Interview de Robert Raymer, auteur de Trois Autres Malaisie

Robert Raymer est l’auteur du dépaysant recueil de nouvelles Trois Autres Malaisie, paru fin 2011 aux éditions Gope. Expatrié en Malaisie depuis plus de 20 ans, ce sympathique Américain résidant aujourd’hui à Kuching, dans la province du Sarawak, nous parle de son expérience d’écrivain exilé, de la scène littéraire malaisienne et  de ses projets en cours.

Pour commencer, parlons de vos habitudes d’écriture. Plutôt stylo ou plutôt clavier ? Quelle routine quotidienne suivez-vous?

J’ai écrit mes tout premiers brouillons à la main, notamment ceux de Trois Autres Malaisie et quelques romans. Aujourd’hui, je fais tout par ordinateur : c’est très simple, plus propre et plus rapide. Je me rends compte maintenant que certaines de mes meilleures histoires ont d’abord été écrites à la main. Il se crée une connexion spéciale avec la feuille de papier. Travailler sur ordinateur est bien sûr plus rapide, mais pas forcément plus productif : il y a tant de distractions à portée de souris ! Peut-être devrais-je écrire mon prochain roman à la main, beaucoup d’écrivains ne jurent que par le stylo.

Je préfère écrire tôt le matin, après avoir déposé mes enfants à l’école et avant d’être happé par les emails et les unes tapageuses d’Internet – le pire ennemi de l’écrivain ! On y perd son temps et son élan. Quand je parviens à faire ce que j’ai prévu, alors ma journée s’écoule plus tranquillement. Dans le cas inverse, je cours après les lignes perdues et je me sermonne intérieurement d’avoir faibli, d’avoir laissé échapper ce temps d’écriture si précieux.

Quand avez-vous su que vous vouliez devenir écrivain ?

J’ai passé plusieurs mois sur la route à la fin de mes études, à traverser l’Europe. J’ai rencontré plusieurs écrivains et leur vie me fascinait. Plus tard, j’ai fait la connaissance d’un auteur qui mettait au propre son manuscrit sur l’Inde et je me suis dit que moi aussi, peut-être, je pourrais écrire sur mes expériences de voyage. Enfin, j’ai épousé une Malaisienne et c’est en me rendant sur place pour rencontrer sa famille que j’ai su que je devais partager cette histoire. C’est devenu Mat Salleh, l’une des nouvelles de Trois Autres Malaisie, et aussi la première à avoir été publiée.

Lovers & Strangers a d’abord été publié en 1993 (chez Heinemann Asia), puis révisé une première et une seconde fois, pour sortir de nouveau en 2008 sous le titre Lovers & Strangers Revisited (MPH, traduit en français sous le titre Trois Autres Malaisie). Quelles modifications avez-vous apporté à vos histoires ? Pourquoi avoir ressenti le besoin de les remanier ?

Mon livre allait être incorporé dans un cursus universitaire sur la littérature de Malaisie et de Singapour. Puisque j’avais déjà remanié certaines nouvelles pour pouvoir les vendre séparément, je ne voulais pas que les anciennes servent pour la réédition. J’ai donc saisi cette opportunité pour les revisiter toutes. Je suis remonté à l’inspiration première, jusqu’à modifier certains lieux. J’ai aussi travaillé avec un « éditeur » américain en lui demandant de désosser mes nouvelles selon une approche plus internationale. Ce qui fait sens pour des Malaisiens ne signifie peut-être rien à des Américains qui ne connaissent pas la Malaisie – une chose que j’ai aussi remarqué au moment de la traduction vers le français. Reprendre mes textes de la sorte a été une vraie leçon d’humilité, puisque toutes ces histoires, sauf une, avaient déjà été publiées, et pour certaines à plusieurs reprises. Mais cela m’a fait grandir en tant qu’écrivain, tout comme  les ateliers d’écriture que je donne, les copies à corriger de mes élèves ou les écrits échangés avec d’autres auteurs.

Certaines nouvelles ont doublé de longueur, d’autres se sont vu greffer un nouveau dénouement, d’autres encore une intrigue plus complexe. Le style, les descriptions et le sens du détail se sont faits plus précis, plus affûtés. Le défi qui m’était posé était de faire parler ces histoires aux lecteurs du monde entier. Au jour d’aujourd’hui, les nouvelles de Trois Autres Malaisie ont été publiées dans 18 pays, en anglais et en français. Le recueil paru chez MPH a remporté le Prix Popular-Star des Lecteurs en 2009, avant d’être traduit en français en 2011, couronnant ainsi mes efforts.

Sur votre blog, vous revenez sur les histoires qui se cachent derrière les nouvelles de Trois Autres Malaisie. Ce retour aux origines de votre inspiration, est-ce pour vous un moyen de réfléchir aux défis d’écriture auxquels sont confrontés les auteurs ?

On oublie parfois que l’histoire qui est publiée peut avoir été revue et corrigée de nombreuses fois, et que le premier brouillon ne ressemble que de très loin au résultat final. L’idée derrière cette série d’articles était de comparer la première version de mes nouvelles (Heinemann Asia, 1993) à celle plus récente de Trois Autres Malaisie. Car si les récits se ressemblaient vaguement, leur construction était, elle, très différente. L’écriture et la structure avaient subi une transformation radicale. Je me suis donc attaché à faire la chronique de ces changements qui ont finalement mené à la réédition du recueil, en Malaisie et à Singapour tout d’abord, puis aux États-Unis et en Europe. Je me suis dit que d’autres auteurs pourraient être intéressés par cette réflexion sur le processus d’écriture. Ces articles servent aujourd’hui d’accompagnement dans les écoles et les universités où la lecture de Trois Autres Malaisie est au programme.

Vos nouvelles sont appréciées des Malaisiens eux-mêmes, car ils y reconnaissent leur mode de vie « à la malaisienne ». Certaines sont racontées d’un point de vue étranger, d’autres selon une perspective locale. Comment êtes-vous parvenu à tant d’authenticité, que l’on soit projeté dans la peau d’une gamine Indienne, d’un vieux Chinois ou d’une femme Malaise aveugle ? Avez-vous fait beaucoup de recherches ou vous êtes-vous reposé sur vos expériences personnelles et votre imagination ?

Ayant été marié à une Malaise, j’ai eu la chance d’être immergé dans la vie du kampung. La plupart des personnages malais de mes histoires sont inspirés des membres de ma famille d’alors, et notamment de mon ex-belle-mère. Elle ne parlait pas anglais, alors je me suis mis à imaginer ce que devait être sa vie, en me basant sur mes observations, en posant des questions à mon ex-épouse et en faisant quelques recherches. De la même manière, mes amis ou voisins chinois et indiens ont servi de modèles pour la façon dont mes personnages parlent, pensent, agissent.  Un écrivain se doit d’avoir le regard bien aiguisé s’il veut parler d’une culture autre que la sienne. Le pire serait de tirer des conclusions en se basant sur sa culture d’origine ! En gros, il ne faut pas hésiter à poser beaucoup de questions et à mener quelques investigations.

Comment décririez-vous la scène littéraire malaisienne ? En tant qu’organisateur d’ateliers d’écriture, rencontrez-vous des talents précoces ? La jeune génération a-t-elle du potentiel ?

A Kuala Lumpur, on trouve toutes sortes d’ateliers d’écriture, de sessions de lecture, de soirées de lancement de livres… A Penang également. Un grand nombre d’auteurs vivotent en Malaisie. J’avais pour habitude d’échanger mes écrits avec deux autres auteurs expatriés, dont l’un vient de décrocher un contrat d’édition aux États-Unis. Ça aide et ça stimule de pouvoir s’entourer d’autres personnes qui vivent la même chose que vous.

Le talent est là, mais pas forcément la discipline. Trop de jeunes auteurs semblent détester reprendre leurs textes, sans se rendre compte qu’il s’agit là d’un passage obligé pour améliorer une histoire. Ils pensent peut-être qu’il s’agit du boulot de l’éditeur, une fois que leur texte a été accepté pour publication… Lorsque j’annonce à mes élèves que certaines de mes histoires ont été réécrites près de vingt fois, ils me lancent des regards horrifiés ! Ceux qui ont eu l’opportunité de prendre des cours d’écriture à l’étranger sont plus disciplinés et se font plus facilement à l’idée qu’ils ont du pain sur la planche et qu’ils doivent travailler avec des « éditeurs » pour améliorer leur technique.

Lisez-vous des auteurs du cru ? Lesquels recommanderiez-vous ?

Quand je suis arrivé en Malaisie, j’ai rencontré des écrivains comme K.S. Maniam, Lee Kok Liang, Kee Thuan Chye ou Rehman Rashid, et je recommande fortement leurs écrits. J’ai fait la connaissance d’autres aspirants écrivains en travaillant à la création du recueil Silverfish New Writing 4, ou en tant que juge dans des concours d’écriture, ou encore lors de mes ateliers. J’observe aujourd’hui une tendance chez les auteurs malaisiens et de Singapour, à vouloir faire imprimer au plus vite leurs textes, sans même que leurs récits aient jamais été publiés. D’un coup, ils s’inventent des soirées de lancement et se présentent comme des auteurs publiés, certains d’entre eux encore adolescents ! Mais où est la qualité dans ces ouvrages ? A l’échelle locale, passe encore, mais au niveau national, voire international ?

J’ai assisté au lancement du livre d’une jeune auteure qui était vite devenue la coqueluche des médias avant que l’on découvre qu’elle avait plagié au moins une de ses histoires sur le recueil Chicken Soup for the Teenage Soul ! C’était gonflé de sa part ! Toutes ses histoires paraissent aujourd’hui suspicieuses. De manière idéale, un écrivain doit pouvoir justifier de publications précédentes ou avoir reçu une distinction particulière, à l’image de Shih-Li Kow dont le recueil Ripples and Other Stories a été retenu en 2009 pour le Prix International Franck O’Connor de la Nouvelle. La Malaisie produit par ailleurs d’excellents romanciers, certains à l’aura internationale, comme Tash Aw, Tan Twan Eng ou encore Preeta Samarasan.

Pouvez-vous nous parler de vos projets en cours ?

J’ai passé une bonne partie de 2012 à réécrire deux romans se déroulant à Penang, tous deux finalistes du Prix Faulkner-Wisdom 2012 : A Perfect Day for an Expat Exit dans la catégorie « Roman », et The Girl in the Bathtub dans la catégorie « Roman en cours ». Cela me donne beaucoup d’espoir. Ces romans s’inscrivent dans une série : j’ai déjà des idées pour des suites se déroulant au Sarawak, à Singapour et en Thaïlande. J’avais eu l’opportunité de publier A Perfect Day for an Expat Exit il y a plusieurs années de cela, à Singapour, avant finalement de me rétracter car les ouvrages publiés localement ne sortent que rarement du cadre régional. Je suis content de ma décision, car mon roman a beaucoup évolué depuis.

J’ai aussi un troisième roman, dont l’action est situé aux États-Unis et qui a été shortlisté pour faire partie des finalistes du Prix Faulkner-Wisdom 2012. Un quatrième enfin, qui lui a été shortlisté en 2009. Je suis en train d’étudier l’option e-book pour susciter l’intérêt des lecteurs et pourquoi pas, d’une maison d’édition. Les règles du jeu dans ce domaine sont en constante évolution, et de nouvelles opportunités se font jour pour les écrivains.

Je suis aussi très excité à l’idée que ma nouvelle Hari Raya sera bientôt portée à l’écran par une équipe d’étudiants de l’Université de l’Ohio, emmenée par le professeur Frederick Lewis (voir ci-dessous). Ils seront en Malaisie au mois de décembre pour le tournage. Je trouve cela incroyable qu’une nouvelle écrite vingt ans plus tôt au sujet de trois sœurs malaises puisse ainsi susciter l’intérêt d’un cinéaste américain. Ce n’est pas encore Hollywood, mais c’est un pas dans la bonne direction. A l’origine, le professeur Lewis avait d’abord pensé mettre en scène Mat Salleh.

Plus de 20 ans ont passé depuis votre arrivée en Malaisie. Vous sentez-vous comme appartenant pleinement à ce pays ?

Bien qu’ayant passé plus de la moitié de ma vie ici, je ne suis toujours pas sûr de dire à quel pays j’appartiens, d’autant plus que je reviens de cinq semaines aux États-Unis suite au décès de mon père. Je me sens toujours bien là-bas, et pas mal de choses me manquent, comme une certaine forme de politesse. Que les voitures s’arrêtent quand un piéton traverse, par exemple ! Mais en même temps, je ne regrette pas l’hiver.

Un conseil pour les aspirants écrivains ?

Croyez en votre histoire et ne la comparez à aucune autre déjà écrite. On débute toujours avec pas mal de doutes quant à ses capacités, mais il faut s’accrocher à son histoire et aller au bout. C’est ça, la clé : aller au bout. Puis, reprendre son texte pour l’améliorer. L’écriture se fait dans la réécriture, donc commencez déjà par finir le premier jet ! Après, une fois que vous avez fait de votre mieux, prenez du recul et demandez à un « éditeur » expérimenté de lire votre texte. Puis tirez-en les leçons pour ne pas répéter inlassablement les mêmes erreurs stylistiques ou autres. Si vous accomplissez tout cela, alors vous passerez sans problème la vitesse supérieure. Et c’est bien ça qu’on veut tous – passer la vitesse supérieure et être publié.

Read this interview in its original version on Robert Raymer’s blog.

Hari Raya portée à l’écran

En 2012, une équipe d’étudiants en cinéma venus de l’Université d’Ohio se sont retrouvés en Malaisie pour tourner Home for Hari Raya, un cout-métrage inspiré de la nouvelle éponyme du recueil de Robert Raymer. Le résultat en est aujourd’hui visible sur YouTube et dure 24 min. 25 s. Bonne séance !

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