Pierre Favre, un Beauceron extraordinaire (1/2)

Première partie : Un fabuleux destin

Moi, Pierre-Étienne Favre, né à Janville, ordonné prêtre à Orléans, curé de campagne, enseignant et missionnaire sur la Péninsule de Malacca, ethnologue chez les Hommes de l’Origine, architecte pour une plus grande gloire de Dieu, voyageur au long cours et titulaire de la chaire de langue malaise aux Langues O’…

Un curé de campagne

Le Séminaire d’Orléans

Pierre Étienne Lazare Favre est né le 12 février 1812 à Janville, dans le canton de Voves en Eure-et-Loir. Nous ne savons rien de ces jeunes années en terre de Beauce. Il embrasse la carrière ecclésiastique et entre au grand séminaire d’Orléans, rue Dupanloup (aujourd’hui le collège Jeanne d’Arc). Il est ordonné prêtre à la veille de Noël 1838. Il est nommé vicaire à Montargis en 1839, avant de devenir quelques mois plus tard le curé de Noyers, puis en 1841 le curé de la commune voisine de Thimory.

L’église St Germain de Thimory

L’appel du large

Pourquoi Pierre Favre décide-t-il d’abandonner sa Beauce natale pour monter à Paris ? D’où lui vient cette soif d’aventure, comment sa famille vit-elle son départ ? Nous ne le savons pas. En 1842, il entre au séminaire des Missions Étrangères de Paris. Il ne s’agit pas d’un ordre religieux. Ce sont des prêtres de paroisses qui choisissent d’œuvrer en pays non-chrétiens. La société, fondée à l’époque de Louis XIV, dont le champ d’action est l’Asie, existe toujours aujourd’hui, à son adresse d’origine, rue du Bac dans le septième arrondissement.

Après quelques mois de préparation, il embarque le 21 décembre 1842 pour Singapour. La traversée passe alors par le Cap de Bonne Espérance et dure au moins quatre mois, voire davantage, en fonction des escales et du vent. Avec la généralisation de la vapeur et puis l’ouverture du canal de Suez en 1869, le voyage ne dure bientôt plus que trois semaines (et douze heures d’avion aujourd’hui).

À l’escale de Singapour, il reprend un bateau pour gagner son poste sur l’île de Penang, située un peu plus au nord le long de la Péninsule malaise, dans le détroit de Malacca.

L’enseignant

Pierre Favre est affecté au Collège Général. Cette école, ouverte dès la fondation des Missions pour former le clergé local des pays d’Asie, connaît de nombreuses vicissitudes : après un siècle en Thaïlande, elle passe brièvement et successivement par le Cambodge, le Vietnam, et l’Inde. C’est finalement sur l’île de Penang que le Collège s’installe au début du XIXème siècle. Il y est toujours aujourd’hui, mais on n’y forme plus que le clergé de Malaisie.

Le Collège Général de Penang en 1866

En 1845, le Collège compte quatre-vingt-huit élèves, dont soixante-quinze Vietnamiens, neuf Chinois et quatre Thaïlandais.

Le missionnaire ne choisit pas son affectation, c’est le supérieur des Missions qui décide. Considérant sa brillante carrière d’enseignant plus tard dans la vie, on peut penser que Pierre Favre aime son expérience au Collège, mais à la lumière de ses expéditions futures chez les aborigènes, on peut imaginer qu’il aspire à une vie plus aventureuse.

Le missionnaire

Après Penang, en 1845, il est posté à Malacca. Les difficultés vont commencer pour notre Beauceron. En effet depuis la conquête portugaise au XVIème siècle, le pape a abandonné au roi du Portugal son Patronage religieux en Orient. Mais bien vite, le Portugal n’a plus les moyens de sa politique, et à partir du XVIIème siècle, Rome va petit à petit regagner le terrain perdu (Padroado vs Propaganda). La création des Missions Étrangères de Paris entre d’ailleurs dans cette stratégie. Quand Pierre Favre arrive à Malacca, le Schisme de Goa vient d’éclater aux Indes, Lisbonne n’y reconnaît pas l’archevêque nommé par Rome.

Le père Gomès, prêtre portugais de Malacca occupe Saint Pierre, la seule église catholique de Malacca et en refuse l’accès au prêtre français. Toute la population créole-portugaise est derrière son prêtre, seules trois familles menées par le pharmacien João de Souza soutiennent le prêtre français qui doit acheter une maison pour y installer sa chapelle. À son arrivée, Pierre Favre n’a que quinze paroissiens. Six mois plus tard, ils sont deux cent, c’est surtout dans la communauté chinoise qu’il recrute.

L’ethnologue

Il n’a pas voyagé si loin pour rejouer les guerres de religion, et puis les tribus qui vivent au cœur de la grande forêt pluviale l’attendent. En 1846, il organise une première expédition chez les aborigènes, ceux que l’on appelle aujourd’hui en Malaisie les Orang Asli. Sa première expédition l’emmène dans le royaume de Johor, au sud de Malacca. Elle est suivie d’une seconde, en 1847, en direction du Mont Ledang (le mont Ophir de l’Ancien testament, qu’il n’atteindra pas), et puis finalement, quelques mois plus tard, en territoire minangkabau (peuple du Negeri Sembilan, petit état situé aujourd’hui entre Malacca et Kuala Lumpur).

Pierre Favre est d’abord missionnaire, et le but du voyage est bien sûr d’évaluer les possibilités de « faire du fruit » parmi ces peuples de l’origine. Mais la curiosité intellectuelle n’est pas absente, et le prêtre se fait aussi ethnologue. Il s’intéresse également au chamanisme, tant chez les aborigènes que chez les Malais. En 1848, puis en 1849, il publie le résultat de ses enquêtes de terrain dans The Journal of the Indian Archipelago and Eastern Asia. Ayant pénétré là où aucun homme blanc ne s’est aventuré, il publie en 1848 une Carte de la partie méridionale de la presqu’île de Malacca dans le Bulletin de la Société de Géographie.

Le rapport favorable remis à ses supérieurs donnera naissance à l’établissement d’une « Mission chez les Sauvages », mais les fruits ne seront pas à la hauteur des espérances.

Bâtisseur et voyageur

N’ayant pas récupéré l’église Saint Pierre toujours aux mains des Portugais (cette guerre picrocholine ne prend finalement fin qu’en 1987, quand le premier prêtre français remplace finalement le dernier prêtre portugais comme curé de l’église Saint Pierre), et la maison ne suffisant plus car le succès est au rendez-vous, Pierre Favre met en chantier son église en 1849. Il en dessine les plans, dans le style néo-gothique, dont les deux tours jumelles, inspirées dit-on de la cathédrale Saint Pierre de Montpellier, dominent pour plus d’un siècle la Malacca coloniale anglaise. Il la baptisera Saint François-Xavier, du nom du jésuite basque surnommé l’Apôtre des Indes, qui séjourna cinq fois à Malacca entre 1545 et 1552, et puis une dernière fois ac cadaver. « C’est la plus belle église des Indes » écrit quelques années plus tard un évêque.

L’église Saint François-Xavier à Malacca

Les travaux avancent lentement car l’argent manque, aussi Pierre Favre prend son bâton de pèlerin pour collecter des fonds. En 1850, il part pour Maurice et La Réunion. Il ira jusqu’en Amérique du Sud, où il visite l’Argentine, le Brésil, le Chili et le Pérou. Il rentre à Malacca avec suffisamment d’argent pour poursuivre les travaux. Mais, en 1854, épuisé et malade, il doit rentrer en France.

Le couvent des Sœurs de l’Enfant Jésus à Penang

Dès 1856, il est de retour en Malaisie. Il retrouve l’île de Penang où ses talents de bâtisseur sont à nouveau mis à contribution. On lui doit la construction du couvent des Sœurs de l’Enfant Jésus, qui viennent de débarquer à Penang en 1852 pour scolariser les jeunes filles et s’occuper des orphelines (et ne pas laisser le champ libre à l’influence des Méthodistes également). Il commence aussi les travaux de la nouvelle église de l’Assomption (future cathédrale) dont il a la charge jusqu’en 1857. Il tombe à nouveau malade et doit quitter la Malaisie.

L’église de l’Assomption à Penang

Un bref passage par la cure

Rentré cette fois définitivement, il fait ses adieux aux Missions Étrangères de Paris. Voilà seize ans qu’il a quitté la Beauce, il a quarante-six ans quand il retrouve le pays natal. Après un repos bien mérité, en 1859 il est nommé curé à Aulnay-la-Rivière, près de Pithiviers dans le Loiret. Mais il n’y reste que quelques mois seulement. En effet, bien rares sont alors les intellectuels français qui maîtrisent la langue malaise. Il est contacté par Édouard Dulaurier, le titulaire de la chaire de malais à l’École des langues orientales.

Avant le retour à l’école

Pierre-Étienne Favre en 1884

C’est Colbert qui le premier sentit le besoin d’enseigner les langues orientales vivantes pour développer le commerce. Il fonde à cet effet l’École des jeunes de langue en 1669. Les premiers élèves sont envoyés à Constantinople pour apprendre le turc. En pleine Terreur révolutionnaire, sur proposition de Joseph Lakanal, la Convention crée l’École Spéciale des Langues Orientales. Au turc, s’ajoutent quatre autres langues dont le malais, mais faute de candidat capable de l’enseigner, la chaire de malais n’est pourvue qu’en 1841 par l’orientaliste Édouard Dulaurier.

Celui-ci souhaite se spécialiser dans l’arménien, aussi cherche-t-il un remplaçant. Pierre Favre accepte et commence son cours de malais en 1860. Il est nommé professeur titulaire en 1864. Il fait œuvre de pionnier et va doter l’enseignement du malais des outils qui lui manquaient et qui feront encore référence un siècle plus tard. Pour n’en citer que quelques-uns, en 1875, il publie un Dictionnaire malais-français, en 1876, une Grammaire de la langue malaise, et en 1880 un Dictionnaire français-malais… Il traduit en 1883 L’incendie de Singapour en 1828, poème malais du munshi Abdullah ben Abd-el-Kader.

Mort d’un linguiste

Avant de mourir, il travaille à une « Histoire et Système comparé des langues de l’Archipel Indien et de l’Océanie ». À cette fin, il rassemble une bibliothèque sans doute unique pour son temps, si bien que son catalogue est publié en 1888, Bibliothèque de M. l’Abbé Favre, professeur de malais et de javanais à l’École des langues orientales ; Linguistique et Histoire de l’Océanie (Malaisie, Philippines, Australie, et Polynésie).

Pierre Favre décède en 1887, il est enterré avec ses parents dans le cimetière de Pithiviers.

Serge Jardin

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