Malacca Littéra-Tour (5/6)

Olivier Barrot, écrivain et hôte de l’émission Un livre, un jour marche dans les mêmes rues, en 1989 pour Le Monde (« Malacca, détroit de légende ») :

« De l’autre côté de la rivière, ce sont justement les quartiers de l’Orient, cette « rue de l’Harmonie » ainsi baptisée par le plus célèbre guide local puisqu’y voisinent sans heurts, parmi les échoppes de la ville chinoise, les mosquées, les monuments hindous et les lieux de culte bouddhistes et taoïstes. Joailliers, antiquaires, vanniers, tous « Straits born » – nés au bord du Détroit – se retrouvent à l’occasion de cérémonies de culte d’autant plus troublante que la mosquée de Kampong Kling ressemble à une pagode, que dans la rue du temple taoïste de Cheng Hoon les fidèles peuvent acheter des répliques en carton, en bois, en papier, de lave-linge, de Mercedes, de maison qu’ils brûleront sur la tombe de leurs proches disparus.
Ces biens, espèrent-ils, agrémentés de faux billets de la « Banque de l’Enfer » d’une valeur de cinq cents millions et de carnets de chèques de la « Banque orientale de l’Hadès », donneront de l’agrément au séjour au pays des morts. Invraisemblable syncrétisme, cataclysme de civilisations et de croyances : M. Yeo fabrique toujours dans sa boutique de la rue Hang Jebat, l’ancienne Jonker Straat des Hollandais, les minuscules chaussures de soie longues de quinze centimètres à peine que portent encore quelques doyennes aux pieds contraints. »

Le Temple des Nuages Verts.

C’est François Froger, ingénieur-hydrographe accompagnant les premiers jésuites en Chine (Relation du premier voyage des Français à la Chine fait en 1698, 1699 et 1700 sur le vaisseau « L’Amphitrite ») qui nous donne la première description du plus vieux temple chinois de la région, le Temple des Nuages Verts :

« La pagode des Chinois me parut fort curieuse, et je rapporterai volontiers ce que j’y ai vu : parce que personne ne nous a encore donné de description d’aucun temple ni de la religion de ces Chinois émigrés. C’est un petit bâtiment simple et qui n’a rien de beau à l’extérieur. J’y fus précisément pendant que les bonzes y faisaient leurs sacrifices, j’observai une petite nef où il y avait de chaque côté une colonne de cinq grandes tables, d’un très beau bois, toutes couvertes de pyramides de fruits et de sucrerie. De là j’entrai dans un lieu élevé au dessus de la nef d’environ 60 cm où plusieurs Chinois étaient occupés à faire des cornets de papier doré et argenté pour brûler devant leurs idoles ; on nous y présenta du thé et des sucreries. Tout au fond sur le même alignement était le lieu des sacrifices, retranché du reste de la pagode par une cloison. Ce lieu était tout à fait obscur et n’était éclairé que par une grande quantité de flambeaux de cire. Au milieu et des deux côtés étaient trois autels de même structure avec des parements de soie comme ceux de nos églises. J’y vis entre plusieurs cassolettes (vases brûle-parfum) où brûlait de l’encens et des bois de senteurs, parmi plusieurs petites figures une grosse face de cuivre qui représentait assez bien la lune de la manière que nous la dépeignons. Dans cette espèce de sanctuaire étaient trois bonzes qui tournaient plus de deux heures autour des autels ; ils allaient de l’un à l’autre faire des stations et se prosternaient de temps en temps la face contre terre. Le premier frappait doucement sur un petit tambour plat, avec une baguette couverte de peau pour mieux étouffer le son. Le second sonnait de moment en moment une petite cloche qu’il tenait de la main droite ; et le troisième portait sur un grand bassin de cuivre le Livre de leur Loi écrit en caractère chinois. Ils marchaient d’un pas lent et chantaient tous trois d’un ton lugubre. Leur musique était accompagnée d’une espèce de gros tambour et d’un certain instrument à peu près semblable à nos hautbois. Enfin tout y était fort sérieux et imprimait en même temps le respect et la compassion.»

Syncrétisme religieux, fait de bouddhisme, confucianisme et de taoïsme, cérémonies, instruments de musique, offrandes… Les choses ont bien peu changé. C’est une richesse supplémentaire, fossilisée par son déclin et le conservatisme des migrants, Malacca est aussi un musée des arts et traditions populaires du XIXème siècle.

Roland Bradell, l’avocat singapourien visite le même temple en 1934 (The Lights of Singapore) :

« Mais de loin le plus intéressant de tous les temples de Malaisie, est l’ancien Cheng Hoon Teng, ou le Pavillon du Nuage Clair, à Malacca… Dans une chapelle sur l’arrière du temple il y a les tablettes familiales des premiers Capitaines chinois de Malacca et d’autres tablettes d’anciennes familles aujourd’hui disparues, ensemble avec une peinture Chinoise parfaitement admirable de Li Kap portant une robe de mandarin Ming, le bleu de laquelle est cette teinte céleste que les collectionneurs de porcelaine connaissent sous le nom de bleu musulman, une couleur que l’on a jamais approchée par ailleurs dans le monde, et dont le secret mourut rapidement après la disparition de la Dynastie Ming. Dans cette même chapelle vous verrez aussi deux petites figurines représentant Chan Lak Koan et sa femme. Le temple est dédié à Kuan Yin, et il y a une très ancienne statue de bronze de la déesse sur l’autel principal. »

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