Selangor Littéra-Tour (6/6)

S’il fallait conclure

Henri Fauconnier vit et travaille en Malaisie, ce qui fait de lui ce que l’on appelle aujourd’hui un expatrié. Pris par son travail, il n’envisage que des journées d’excursions autour de sa plantation, ou bien profite-t-il de visite professionnelle, comme l’excursion ratée de Malacca. Aussi son programme n’est que partiellement touristique (le Gap, les grottes de Batu, et Pulau Angsa). Son programme a de très fortes connotations professionnelles (le bungalow, le club, la plantation et l’absence notoire de la mine d’étain).

À la lecture des guides de voyage de la Belle Époque, à quelques exceptions près, pour l’essentiel, ce sont les réalisations européennes et impériales qui sont mises en avant (bâtiments, jardins, musées…). Si on prend l’exemple de Singapour qui compte plus de 200 000 habitants au début du XXème siècle, dont la population européenne représente moins de 2%, les 98% d’Asiatiques ne sont qu’une toile de fond exotique et indistincte dont on ne s’intéresse ni à l’alimentation, ni aux activités, ni aux croyances, ni aux vêtements, etc.

La part faite aux communautés chez Henri Fauconnier est tout à fait remarquable pour l’époque. Les rencontres que l’on fera appartiennent aux trois communautés qui l’entourent : les Tamouls et les Malais dont on partage les fêtes et les planteurs à qui l’on rend visite, avec qui l’on socialise. On remarquera la totale absence des hauts lieux de la grandeur coloniale, qu’il s’agisse d’architecture, d’églises ou de musée, à Singapour comme à Kuala Lumpur. En privilégiant la découverte des hommes, Henri Fauconniers préfigure le voyageur moderne.

Charles qui est venu rejoindre son frère en Malaisie confie son plaisir à sa mère : « Le voyage, les pays, les hommes nouveaux, leur diverse façon de comprendre la vie, et tant de couleurs, d’odeurs, de sons inconnus… Je trouve seulement qu’il y a trop d’Européens et de motocar. » Geneviève écrit à Henri : « J’aime tout, les beaux arbres, les races brunes ou jaunes, le ciel, les mers, j’aime profondément ce pays, je suis en amour avec l’arbre des dourians et les arbres de noix de coco, les vergers et la forêt profonde. »

Archives famille Fauconnier.

Henri Fauconnier privilégie la nature (îles, grottes, plages, sources d’eau chaude, stations d’altitude). On notera une absence de taille dans le programme d’Henri Fauconnier : la chasse. On peut penser qu’il s’agit d’une omission volontaire, s’adressant à des femmes. Mais non, s’il a un peu tiré les oiseaux en arrivant, les allusions à la chasse disparaisse rapidement de sa correspondance. En tout et pour tout il n’évoque qu’une chasse au gaur, Bos gaurus, avec son futur beau-frère, Jean Meslier, en 1909, et il ne nous dira pas s’il a ramené un trophée. Il n’est pas encore allé à la guerre, mais ce n’est définitivement pas un chasseur. S’agit-il d’une modernité prémonitoire ?

En un siècle en effet les sensibilités ont considérablement évoluées. Les espèces chassées hier sont aujourd’hui en voie d’extinction, quand elles n’ont pas déjà disparues. On préfère oublier Hubbach le chasseur, pour se souvenir qu’il créa en 1938 le parc King George V, appelé aujourd’hui Taman Negara, où la chasse est devenue photographique.

Les touristes aujourd’hui, roulant sur l’autoroute, du sud au nord de la Péninsule et se désolant devant la catastrophe écologique causée par le palmier à huile, ne savent pas que la forêt primaire fut d’abord et avant tout brûlée par les planteurs d’hévéas il y a un siècle. L’embrasement, un spectacle hier, est devenu aujourd’hui une pollution. Et bien peu de touristes sauront en quittant la Malaisie que celui qui y introduisit l’Elaeis guineensis, il y a tout juste un siècle était un… Charentais.

Les guides de voyages mettaient hier en scène l’œuvre coloniale, ceux d’aujourd’hui préfèrent l’exotisme des populations, leurs cuisines et leurs fêtes… Mais les réalisations post-coloniales sont largement absentes (sauf quand elles sont exceptionnelles, e.g. les tours Petronas ou Putrajaya). Où habitent les Malaisiens, que signifie FELDA ou MARA ? Qu’est devenu le coolie tamoul, qui l’a remplacé sur la plantation ? Le touriste, aujourd’hui comme hier découvrira peu la Malaisie des Malaisiens. Le guide de voyage reste d’abord et avant tout un miroir de son lecteur.

L’alcool a cessé de couler dans les fêtes malaises, le coolie n’est plus tamoul, les dernières plantations de la SOCFIN3 sont devenues malaisiennes. La Malaisie d’Henri Fauconnier existe-t-elle encore ? Lorsqu’il est invité à revenir en Malaisie pour célébrer les fêtes de l’Indépendance en 1957 et témoigner de l’ère révolue des pionniers, Henri Fauconnier mesure simplement le chemin parcouru, sans nostalgie ni vague à l’âme. Mais depuis ? Une indépendance assurée, une industrialisation assumée, une urbanisation galopante, une accélération de l’islamisation, sont autant de facteurs propices au regain d’intérêt pour un monde que nous avons perdu. C’est ainsi que la première et l’unique traduction de Malaisie dans la langue malaise, que vient de nous donner Muhammad Haji Salleh sous le titre  Nurani Tanah Melayu (L’âme de la terre malaise), s’inscrit tout à la fois dans le paradoxe de la modernité et de la nostalgie.

Nurani Tanah Melayu, traduction malaise de Malaisie.

À une époque où les collectionneurs de « j’ai fait » l’emportent sur « le je ne sais quoi et le presque rien », je terminerai cette incursion d’Henri Fauconnier dans le monde du tourisme par deux citations extraites de son roman dont la pertinence me semble chaque jour plus évidente: « Je me demande ce que peuvent voir du monde ces touristes qui courent le monde » et « Nul pays de déçoit, qu’on explore en profondeur. La satiété est une maladie de touriste ».

3. La Société Financière des Caoutchoucs (SOCFIN) a été créée par deux puissantes familles belges d’Anvers, Bunge et Grisar, en 1909. En 1919 elle est rachetée par le banquier belge Adrien Hallet et le groupe français Rivaud, propriétaire d’une banque et de plantations en Indochine. La SOCFIN devient une holding franco-belge chapeautant les plantations Fauconnier, Hallet et Rivaud en Malaisie dont Henri Fauconnier a été un administrateur jusqu’en 1957.

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