Kancil maître d’école

La saison des moussons venait juste de commencer. Bientôt, des trombes de pluie allaient s’abattre sur les Forêts Profondes. L’eau et la boue remonteraient de toutes parts, remplissant les fondrières, gonflant les marécages à perte de vue, inondant les fonds de vallée. Mais pour l’instant, Kancil bondissait encore allègrement, les pieds à peu près au sec, contournant ruisselets et plaques de vase – même si ici et là floc-floc ! flac-flac ! le paysage amorçait sa mue.

Mais ce qui avait bien changé déjà, c’était le joyeux vacarme de dame Katak la Grenouille ! Partout à la ronde, c’était le même concert. Et ‘klang-klang-klong’ par-ci, et ‘koâ-koâ-koâ’ par-là, et ‘ket-ket-kok’ de tous les côtés. Chacune de ces dames y allait à gorge déployée de sa partition. ‘Quel fracas assommant’ se disait messire Kancil, mais cela ne l’empêchait pas de se divertir et de chantonner,

Trois gouttes de pluie ça suffit

Dame Grenouille mène grand bruit,

Klang-klang klong-klong, ket-ket kok-kok,

Voilà tout Katak, voilà tout Kodok !

Il décida de s’accorder une pose au bord d’une petite mare. C’était l’heure qu’il affectionnait, quand la pénombre s’installe.

*

– Holà ! On est bien absorbé, petit frère… Le bonjour !

Kancil sursauta, mais il comprit immédiatement, au son de sa voix, que le Rayé venait de faire un fort bon dîner :

– Le bonjour, grand frère Harimau. C’est que, tel que tu me vois, je suis en train d’apprendre leurs lettres aux enfants Grenouille de ce marécage. Je suis leur maître d’école.

– A la bonne heure ! s’écria le Tigre. Que suis donc aise de t’avoir rencontré, messire Kancil ! C’est que je cherche moi aussi un maître d’école pour mes deux garnements. Accepterais-tu par la même occasion de les instruire ?

– Comment ? Ils ne te donnent pas satisfaction ? fit Kancil d’un air faussement innocent. Il feignit de réfléchir puis, après un long silence mesuré : Amène-les ici. Je vais voir ce que je peux faire pour toi, grand frère.

Le Tigre s’empressa d’aller chercher ses deux tigreaux. En un rien de temps, la petite famille était de retour à la mare. Harimau remit sa progéniture au maître d’école, et il tournait déjà le dos à tout ce petit monde quand il se ravisa :

– Ah ! J’allais oublier… Deux choses, maître Kancil : ils parlent mal, et ils sont ignares. Pour le reste, tu as carte blanche pour améliorer ça le mieux que tu peux.

Le Tigre jeta un coup de patte en l’air et s’en alla sans autres manières. ‘Tu pouvais t’épargner ces deux détails’, ne put s’empêcher de s’esclaffer Kancil, une fois papa Harimau assez loin.

Kancil attendit un moment et s’élnça dans le bois pour aller tailler une petite férule de bambou. Et la leçon commença :

– Allez, on lit : B… A… BA… Allez ! B… A… BA… Allez ! Plus fort ! Plus fort !

Hélas ! Maître Kancil avait beau répéter et répéter les lettres, ces deux-là n’apprenaient pas un traître mot. Les leçons se succédaient mais ce n’était que feulements ou coups de langue, coups de langue ou feulements. Les instructions pleuvaient de plus en plus dru, les réprimandes fusaient, martelées comme un maillet sur le gong. Les profondeurs de la jungle retentissaient de ‘Race de propres à rien !’, de ‘Vous n’êtes que des inutiles sur terre !’, de ‘Vous êtes tellement obtus qu’on se demande comment votre langue pourrait se délier !’, et pour finir, de ‘Hélas ! ainsi va le monde : qui ne veut pas s’améliorer, comment pourrait-on le faire à sa place ?’ Et la férule frappait la vase, pan ! pan ! pan ! sous les petits nez frémissants des deux moutards effarés.

Rien n’y fit. Les réponses que recevaient maître Kancil de ces deux élèves-là étaient toujours les mêmes : grimace ou graognement, grognement ou grimace. Les deux tigreaux allaient finir par en perdre complètement la tête.

– Décidément, il n’y a rien à tirer de vous espèces de cancres ! pesta le Petit-Chevrotain qui n’en pouvait plus. Comme on le dit, le fils du Rayé est fier de ses rayures. Eh bien, allez vous mettre au coin là-bas et tenez-vous tranquilles !

C’est ainsi que la première leçon n’était pas à moitié achevée que les pauvres tigreaux, paniqués par ce bombardement d’injures et de menaces, réussirent à prendre la poudre d’escampette, au premier signe de relâchement du maître.

Ils coururent ventre à terre se réfugier auprès de papa Tigre et de maman Tigresse, versant toutes les larmes de leur corps. Papa Tigre leur demanda ce que signifiaient ces simagrées, et les deux galopins lui racontèrent, dans le menu, le déroulement de la première leçon de maître Kancil. Voilà comment Harimau apprit que sa progéniture était rayée mais qu’elle avait la langue si mal déliée qu’elle s’avérait totalement incapable d’apprendre à lire.

– Et maintenant, assez pleurniché ! gronda Harimau pour conclure, les feuilles ne sont pas toutes lisses. Il faut croire que ce n’est pas votre destin d’apprendre les lettres. Tout le monde n’est pas un enfant Grenouille.
+++

Extrait tiré de Contes Sauvages – Les très curieuses histoires de Kancil le petit chevrotain, de Georges Voisset (d’après les textes originaux malais), publié aux Editions des Perséides (2012). Copyright © 2012 Georges Voisset.

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