Emilio Salgari, le père de Sandokan

Nous retrouvons aujourd’hui Jean-Claude Trutt, du site littéraire Bibliotrutt et membre de l’équipe Pantouns. Il nous parle de l’écrivain italien du siècle dernier qui a fait connaître la Malaisie au grand public à travers ses romans de cape et d’épée : Emilio Salgari, le père du prince-pirate Sandokan et des invincibles Tigres de Mompracem

Salgari - Les pirates de la MalaisieQuand j’ai parcouru pour la première fois, sur Lettres de Malaisie, l’étonnante liste de Serge Jardin, bibliographie de plus de 300 livres (et BDs), publiés en français et parlant de la Malaisie, et que possède l’Homme de Malacca (et de la Maison de l’Escargot), je suis tout de suite tombé en arrêt devant ce titre qui m’interpellait : Les Pirates de la Malaisie de Salgari. Pourquoi ? Parce que les innombrables romans d’aventures écrits par Salgari au début du siècle dernier sont aussi célèbres en Italie que le sont les romans de Jules Verne chez nous et les histoires de Winnetou de Karl May en Allemagne et que cela fait un moment que j’avais envie de les lire.

La première traduction française des Pirates de la Malaisie a paru chez Tallandier en 1902. Elle est disponible et librement téléchargeable sur le site Gallica de la BNF. Mais on aura beaucoup de mal à la trouver aujourd’hui chez un libraire-antiquaire. Serge Jardin m’a indiqué qu’il n’y a que dans la collection Bouquins qu’on pouvait encore trouver aujourd’hui un ensemble de quatre œuvres de Salgari (voir Emilio Salgari : Le Corsaire Noir et autres romans exotiques, aux éditions Robert Laffont, 2002). Je me suis donc empressé d’acquérir le « Bouquin » en question et découvert avec grand plaisir d’une part Les Tigres de Mompracem qui fait partie du cycle des pirates malais et d’autre part Le Corsaire noir qui, lui, fait partie de tout un ensemble de récits de flibustiers et de boucaniers des Antilles. Si ce dernier roman est probablement son meilleur sur le plan littéraire, en tout cas le plus connu, il est évident qu’il faut lire toutes ces histoires avec une âme d’enfant pour ne pas en voir certains défauts. Personnellement je ne déteste pas me laisser aller de temps en temps – pour changer d’air et changer d’époque – à ce genre de romans d’aventure.

Salgari - Le Corsaire NoirLes gens de ma génération, et même ceux des générations qui ont suivi la mienne, ont connu ces lectures au temps de leur enfance et de leur adolescence. Des lectures qui les ont marqués. Et qui les ont enthousiasmés par certaines valeurs que ces romans mettaient en avant : la rébellion contre l’injustice, l’amitié, l’amour des animaux, l’amour des grands espaces et peut-être même, déjà, l’attirance pour l’exotisme cher à Segalen. Le poète et inventeur de la géopoétique, Kenneth White, raconte quelque part qu’il a parcouru le Labrador parce que, enfant, à onze ans, il avait aimé un livre « et les images qu’il contenait, Indiens, Esquimaux, loups blancs hurlant à la lune ». Ray Bradbury, ce grand de la science-fiction se rappelle un été de folie en 1930 à Waukegan, Illinois, quand il avait dix ans et qu’il avalait les uns après les autres tous les bouquins d’Edgar Rice Burroughs, les aventures de Tarzan comme celles de John Carter, le Seigneur de Guerre de Mars. Et il conclut ainsi son éloge de Burroughs : « Son plus grand don a été de m’enseigner à regarder la planète Mars et de demander à rentrer chez moi ». Hugo Pratt raconte qu’il n’avait pas besoin de lire Salgari, son père, au retour de ses voyages, lui racontant des histoires de Caraïbes, et l’incitant, en lui offrant l’Île au Trésor, à aller « à la recherche de sa propre île ».

Mais la plupart des écrivains italiens ont bien sûr lu Salgari dans leur jeunesse (Cesare Pavese, en particulier, lit-on dans la préface au Corsaire Noir, en a évoqué le souvenir ému), mais pas seulement eux : on apprend sur le net que beaucoup d’écrivains sud-américains l’ont lu eux aussi et en parlent : Gabriel Garcia Marquez, Carlos Fuentes, Pablo Neruda. Borges l’aurait même eu en cadeau dès l’âge de 5 ans (mais c’était un génie précoce, c’est du moins ce qu’il cherche à nous faire savoir) et il l’aurait préféré à Jules Verne (à 5 ans ça se comprend). Umberto Eco a réalisé un merveilleux livre en hommage à toute cette littérature d’aventure et de jeunesse, hommage surtout aux images (illustrations des romans, BDs, presse, cinéma, publicité, etc.), La mystérieuse flamme de la reine Loanna, édité en français chez Grasset en 2006.

Eco - La mystérieuse flamme de la reine LoannaPour cet hommage il utilise une fiction : il aurait perdu la mémoire après avoir subi un accident cérébral et recrée progressivement ses souvenirs en se réfugiant dans une maison de campagne, à Solara, où il avait l’habitude de passer ses vacances d’enfant. Là il découvre des armoires et des caisses pleines de livres, dont « tous les romans de Salgari, aux couvertures floréales, où apparaissaient, au milieu d’aimables volutes, sombre et impitoyable le Corsaire Noir à la chevelure corvine et à la bouche rouge finement dessinée dans son visage mélancolique, le Sandokan des Deux Tigres, avec la tête féroce de prince malais entrée sur un corps félin, la voluptueuse Surama et les prahos des Pirates de la Malaisie ». Eco reprend d’ailleurs sur une page entière les couvertures magnifiques, style Art Nouveau, de quatre de ces romans : Sandokan alla Riscossa, I Misteri della Jungla Nera, Le Tigri di Momprassem et Il Corsaro Nero. Il raconte qu’il les lit tous, les romans de Salgari, d’abord sous la vigne vierge, puis, les nuits suivantes, dans sa chambre et, bientôt, il se croit sur les « mers tropicales où cabotaient les pêcheurs de trepang », ou il entrevoie « des baobabs, des pompos colossaux comme ceux qui entouraient la cabane de Giro-Batol, des palétuviers…, le banian sacré de la jungle noire », il entend « le son du ramsinga » et s’attend bientôt « à voir surgir… un beau babiroussa à tourner à la broche entre deux branches fourchues plantées dans le sol ». Et il aimerait bien qu’on lui serve à dîner « du blaciang, dont sont friands les Malais, mélange de crevettes et de poissons hachés ensemble, laissés à pourrir au soleil et puis salés, à l’odeur que même Salgari disait immonde ».

Salgari - Le Tigri di MompracemToutes ces citations, je les ai retrouvées, dans les romans de l’édition Bouquins. Car Salgari se documentait énormément et ornait ses récits de nombreuses descriptions de flore, de faune, de coutumes indigènes, de nourritures aussi, mais de manière beaucoup moins didactique et ennuyeuse que Jules Verne, mais peut-être aussi avec moins de sérieux et plus d’imagination. Salgari ne se contentait pas seulement de chercher la vérité géographique, botanique, zoologique et ethnologique. Il cherchait aussi une certaine authenticité historique. La lutte des Pirates malais contre les Anglais se situe dans le cadre de l’histoire bien connue de Brooks, le Rajah blanc. Le héros récurrent du cycle malais, Sandokan, le prince-pirate est un héros fier et sombre qui cherche à venger une injustice criminelle qu’on lui a fait subir. On l’a dépossédé de sa terre et de son titre et on a exterminé sa famille. Mais comme beaucoup d’autres héros de Salgari il tombe éperdument et soudainement amoureux – tragiquement devrait-on dire, au sens antique du terme. Et, à cause de sa passion, il va renoncer à poursuivre sa vengeance, renoncer à sa vie de pirate et abandonner pour toujours son île de Mompracem. La fin des Tigres est dramatique à souhait. « Le front assombri, les sourcils froncés, les poings fermés » il s’adresse à son fidèle ami Yanez, le Portugais : « Guide-nous sur Java ! ». Et puis il tombe dans les bras de son aimée. « Et cet homme qui n’avait jamais pleuré de sa vie, éclata en sanglots en murmurant : Le Tigre est mort et pour toujours ! ». Mais il est accompagné de sa bien-aimée, me direz-vous, cette fin n’est-elle pas heureuse ? On le dirait, oui, n’était le fait, nous dit Matthieu Letourneux qui introduit le roman, que lorsque débute le roman suivant, Les Pirates de la Malaisie, sa bien-aimée est morte et Sandokan, redevenu pirate, vit à nouveau à Mompracem !

Salgari - Il Corsaro NeroLes grands romans de Salgari, nous dit Matthieu Letourneux, suivent tous un schéma un peu identique. « Au point qu’on a pu parler à son propos », dit-il même dans l’introduction à La Reine des Caraïbes, « d’un unique roman inlassablement repris ». Matthieu Letourneux est Maître de Conférences à l’Université Paris-X Nanterre et a fait un Doctorat de Littérature comparée sur les Livres d’aventures (je l’ai appris en découvrant un site qu’il a créé sur le net – sans d’ailleurs mettre son nom en avant – dédié à la littérature d’aventures, site qu’il enrichit pour son plaisir et en dilettante, dit-il). Le côté sombre de ses héros, dit encore Letourneux, est ce qui en fait un cas plutôt unique dans la littérature d’aventures. Il est dû au fait que ses héros ont déjà un passé tragique, qu’ils sont au sommet de leur puissance et qu’ils prévoient la fin de leur temps d’aventure, non parce qu’ils vont trouver la mort (ils ne peuvent être vaincus) mais parce qu’ils ont rencontré la Femme. « Elle joue un rôle fondamental dans les romans de Salgari », dit Letourneux. Et cela aussi est tout à fait surprenant : elle est pratiquement absente dans toute la littérature d’aventures anglo-saxonne (mais aussi chez Jules Verne). Chez Salgari, dit encore Letourneux elle est une « figure fuyante et inaccessible », mais qui « envoûte littéralement le héros ». Elle est à la fois son bonheur lorsqu’il arrive à l’arracher à son ennemi et son malheur parce que c’est la fin de la vie héroïque ! Un dernier aspect des romans de Salgari qui différencie complètement son œuvre des autres romans d’aventures, c’est son aspect anti-colonialiste (ses héros se battent toujours contre les Anglais ou les Espagnols) son absence complète de racisme (Sandokan est un Prince malais et l’Européen, le Portugais Yanez, est son second).

Salgari - I Misteri della Jungla NeraL’aspect sombre des romans de Salgari – qui n’enlève d’ailleurs rien au plaisir de lire, tellement on sent que le héros est invincible et tellement le rythme du récit est rapide – s’explique probablement aussi par sa vie qui n’a pas été très heureuse. Il aurait voulu être capitaine, voyager : il les raconte volontiers, ses voyages, ses aventures mais il n’a jamais quitté l’Italie (comme Karl May, le père de Winnetou, qui n’a jamais quitté le sol allemand). Par ailleurs, mal rétribué par ses éditeurs, comme le sont souvent les feuilletonistes de l’époque, et ceci malgré son énorme production (80 ou 90 romans et plus de 120 récits et nouvelles), Salgari manque toujours cruellement d’argent. Et, comble de malheur, sa femme, une ancienne actrice, devient progressivement folle (comme cet autre malheureux, Pirandello, dont la femme devient démente également, développant une jalousie dramatique, persécutant son époux nuit et jour, un homme qui, en bon Sicilien, ne peut rompre son mariage, la famille étant sacrée, mais folie et jalousie sont quelquefois présentes dans son théâtre). Chez Salgari, aussi, l’une de ses héroïnes, Ada, dans Les Mystères de la Jungle Noire, devient folle. Lorsqu’en 1911 on finit par être obligé d’enfermer son épouse dans un asile d’aliénés, Salgari, déjà déprimé depuis un bon moment, va se suicider dans son jardin à l’aide d’un rasoir (en se coupant la gorge mais aussi le ventre, réalisant, paraît-il, un seppuku japonais). Il n’avait même pas 50 ans (né à Vérone en 1862). Il laisse une lettre pour ses éditeurs. Avec tout l’argent que vous avez gagné sur mon dos, écrit-il, et que vous allez encore gagner après ma mort, je pense que vous pourriez au moins payer mes funérailles. Le sombre Salgari avait quand même une pointe d’humour. Un humour noir comme son Corsaire…

P.S. : le cycle des pirates de la Malaisie est, de loin, le plus important dans l’œuvre de Salgari. Il comprend Les Mystères de la jungle noire (I Misteri della Jungla Nera, 1895), Les Pirates de la Malaisie (I Pirati della Malesia, 1896), Les Tigres de Mompracem (Le Tigri di Mompracem, 1900), Les Deux Tigres (Le Due Tigri, 1904), Le Faux Brahmane (Il Bramino dell’Assam, 1911), Il Re del mare, 1906, non traduit en français comme les suivants : Alla conquista di un impero, 1907, Sandokan alla riscossa, 1907, La Riconquista del Mompracem, 1908, La Caduta di un impero, 1911 et La Rivincita di Yanez, 1913 (posthume).

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