Préserver les contes et légendes de Bornéo

Rares sont les livres en français qui nous font découvrir la Malaisie orientale et ses États du Sabah et du Sarawak. Plus rares encore sont ceux qui se consacrent aux mythes et légendes de ses populations indigènes, dont les Kadazans, les Kelabits, les Muruts ou encore les Punans. Mady Villard, en compagnie de Magali Tardivel-Lacombe, nous livre donc un recueil important, comptant pas moins de trente-quatre récits rassemblés sous le titre Contes et Légendes de Bornéo. Nous en parlons avec Magali, qui a gentiment accepté de répondre à nos questions et de nous transmettre les réponses de Mady.

Pouvez-vous nous présenter votre parcours, ainsi que celui de Mady Villard ?

Magali Tardivel-Lacombe & Mady VillardMady Villard, membre du Club des Explorateurs de France, a passé sa vie à voyager où les vents la portaient (surtout en Asie du Sud-Est), et à écrire sur ses voyages. Reporter et exploratrice autodidacte, elle a notamment parcouru Bornéo, la Thaïlande, l’Inde, la Malaisie, Singapour, et publié des reportages pour des journaux asiatiques, américains, français et suisses. Elle a réalisé un documentaire filmé (« Bornéo, enfer et paradis »), enregistré des musiques traditionnelles de Bornéo (cassette hors commerce) et participé à de nombreuses conférences pour raconter ses aventures, notamment à Bornéo. Elle est aujourd’hui retraitée, mais continue à voyager.

Extrait du portrait de Mady Villard par les éditions Nathan lors de la parution en 1975 de Chez les hommes aux longues oreilles :

Chez les hommes aux longues oreilles (Nathan, 1975)« Qui est Mady Villard ? Paradoxalement, c’est en parlant de ce qu’elle n’est pas que nous saurons qui elle est. Cette jeune Française en vacances à Singapour va devenir, avec le bienveillant concours de ce hasard qu’on appelle la chance, l’une des meilleures spécialistes des tribus du centre de Bornéo… sans être ethnologue ; elle va traverser l’une des jungles les plus dangereuses du monde… sans être exploratrice ; […] elle va écrire régulièrement dans la presse de l’archipel malais… sans être journaliste. Tous ces “sans” la dépeignent mieux qu’un portrait et rendent plus passionnant encore son exploit, un exploit unique à ce jour puisque, dans les pas de Mady Villard, personne n’a encore mis les siens. »

Pour ma part, j’ai fait des études de sciences politiques afin de mieux comprendre le monde que j’ai, très tôt, cherché à découvrir par moi-même. Mon goût pour les autres et les ailleurs m’a amenée à beaucoup voyager. J’ai navigué en Méditerranée et en Mer Rouge, sillonné la Norvège et Madagascar, habité en Allemagne, en Suisse et au Japon, fait un grand voyage autour du monde, avant de poser mon sac à dos à Montpellier. Après avoir travaillé en librairie, en maison d’édition et dans des institutions culturelles, je me consacre depuis 2011 à l’écriture de fiction et à la traduction.

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à l’île de Bornéo et aux contes et légendes traditionnels de ses habitants ?

C’est le hasard qui a amené Mady Villard à Bornéo. À la fin d’un séjour en Malaisie, elle décide, sur un coup de tête, d’aller y passer quelques jours avant de reprendre son avion pour la France.

Extrait du récit de voyage Chez les hommes aux longues oreilles (Mady Villard, 1975, p.5) :

© Mady Villard« Bornéo ? Que vais-je faire à Bornéo ?
« Hier à Singapour, j’étais prête à prendre l’avion qui devait me ramener à Paris, après un séjour de plusieurs mois en Malaisie. Et puis il y eut cette promenade sur le port, ce gros bateau qui s’apprêtait à appareiller […]. Je n’ai jamais su résister à l’appel des bateaux […].
« Pourquoi rentrer, me suis-je dit, alors qu’il y a Bornéo, à deux jours de bateau de Singapour ?
« […] Ma décision fut vite prise : après m’être enquis du prix du transport […], je rentrai dans mon petit hôtel et commençai par faire mes comptes […]. [J’avais] plus qu’assez pour tenir quinze jours, et, en restant sur la côte, j’avais toutes les chances de garder ma tête sur les épaules ! »

Invitée dans une longue-maison kelabite de la haute jungle du Sarawak, puis adoptée par le chef et sa famille, elle y reste finalement jusqu’à l’année suivante – car à cette époque-là, les Kelabits ne descendent qu’une fois par an sur la côte pour y faire du troc. Mady retourne à plusieurs reprises passer des mois en compagnie de « sa famille kelabite ». Elle-même a adopté un enfant kelabite.
Outre ses séjours dans sa famille adoptive, Mady a sillonné Bornéo, rencontré d’autres ethnies (pounanes, rungus, kadazans…) et pris en notes tous les contes et légendes qu’elle entendait. Le recueil de Contes et Légendes de Bornéo (éditions Flies France, 2013) comporte une trentaine d’histoires, venant du Sarawak mais aussi du Sabah (les deux régions de Bornéo aujourd’hui sous juridiction malaise).

Voici la préface que Mady Villard a écrite pour ce recueil :

Contes et légendes de Bornéo« Ces contes et légendes font partie d’une centaine de contes que j’ai recueillis à Bornéo au début des années 1970.
« C’est “par accident” que je découvris les indigènes vivant sur les régions montagneuses au cœur de l’île. Je rencontrai d’abord quatre d’entre eux, venus sur la côte faire leur troc annuel. Sympathisant avec eux, je les suivis jusque dans leur maison-village, située à plusieurs semaines de pirogue de la côte, sur les plus hauts sommets de Bornéo.
« Là, je découvris avec surprise un petit peuple souriant, décontracté et très hospitalier. Je devais partager leur vie jusqu’à la prochaine descente de la pirogue du chef l’année suivante. Très vite, je me sentis à l’aise parmi eux, partageant leur vie en toute simplicité. Bientôt, le grand chef Raja Marane et son épouse Bala Lat Pou’oune m’adoptèrent sous le nom de Dayang Marane.
« […] Par la suite, je revins chez ma famille adoptive de Bornéo pour y rester cinq ans. Les contes et légendes du présent recueil traduisent bien l’atmosphère qui régnait parmi les anciens chasseurs de têtes. »

Pour recueillir les contes du recueil aujourd’hui publié chez Flies France, elle a d’une part enregistré les conteurs dans sa famille adoptive kelabite, et d’autre part demandé à des instituteurs du Sabah (souvent des missionnaires américains) de donner à leurs élèves la consigne d’écrire les contes de leurs grands-parents.
Jusqu’à récemment, elle avait gardé ces contes dans ses archives, sans les publier. Nous nous sommes rencontrées en 2010 en Thaïlande, alors qu’elle y séjournait et que j’y voyageais. Une amitié complice est née aussitôt entre nous, alors que deux générations nous séparent ! Mady a alors décidé de me confier ces contes et légendes, pour que j’en fasse un recueil.

Extrait de ma préface du recueil de Contes et légendes de Bornéo (éditions Flies France, 2013) :

Magali Tardivel-Lacombe & Mady Villard« Plus de quarante ans plus tard, [Mady Villard] a décidé de me confier ces contes et légendes inédits, afin qu’un recueil soit présenté au public francophone. Dans ce projet, elle m’a laissée libre de choisir les textes que je souhaitais ; j’ai donc tâché de présenter une palette variée d’histoires, de lieux, d’ambiances.
« Pour moi qui ne suis pas encore allée à Bornéo, le défi était de taille. Je ne suis ici qu’une humble passeuse : entre les conteurs de Bornéo et moi, il y a non seulement Mady Villard et sa traduction, mais aussi beaucoup de temps écoulé… Je devais donc trouver un équilibre entre la trame brute telle que l’exploratrice l’avait consignée, et la réécriture destinée à rendre les contes agréables pour un lecteur occidental du XXIe siècle. »

A l’heure actuelle, savez-vous si ces textes sont encore transmis aux plus jeunes ? Afin de les préserver, existe-t-il des recueils en langue locale, ou bien tout se fait-il à l’oral ?

Selon Mady, ces contes sont encore transmis aujourd’hui, aussi bien à l’oral qu’à l’écrit.

Certains de ces contes et légendes se retrouvent-ils d’un groupe ethnique à l’autre ? Connaissent-ils des variantes ?

Ces contes et légendes se retrouvent peu d’une ethnie à l’autre. Mady affirme que chaque conte n’a qu’une seule version.

Parmi les textes que vous avez choisis pour votre livre, lequel serait votre favori et pour quelle(s) raison(s) ?

Festival Les OrientalesPour Mady, je ne sais pas, mais pour moi, deux ont ma préférence :

  • Les deux soleils : c’est une légende kelabite qui raconte qu’à l’origine des temps, il y avait deux soleils dans le ciel. Mais un jour, un jeune homme, fou de douleur d’avoir perdu son épouse à cause de la chaleur, décide de tuer les deux soleils. Finalement, il ne parvient qu’à en blesser un des deux, qui n’ose alors plus se montrer que la nuit – on l’appelle aujourd’hui la lune.

J’aime beaucoup cette légende, car je suis fascinée par la manière dont les mythes expliquent l’ordre du monde. L’histoire de ces deux soleils me semble extrêmement forte et universelle, et à la fois très originale. C’est une légende que j’ai eu grand plaisir à raconter, car j’y ai inclus beaucoup d’éléments sur la vie traditionnelle dans une longue-maison kelabite : la demande en mariage, la fête du mariage, les croyances dans les Esprits de la jungle…

  • Babel chez les ’Oulous : c’est aussi une légende kelabite, qui raconte comment deux frères, après de féroces combats, croient avoir enfin vaincu l’Esprit de la montagne qui, sous la forme d’un léopard gigantesque, les privait de nourriture. Mais lorsque les villageois se partagent l’Esprit mort (le léopard géant) pour le manger, ils se mettent à parler des langues différentes et n’arrivent plus à se comprendre, comme si l’Esprit de la montagne était finalement parvenu à avoir le dessus sur les Hommes malgré tout.

J’ai été fascinée de retrouver le mythe de Babel dans la tradition orale de Bornéo. Je me demande d’ailleurs s’il ne s’agirait pas d’une influence des missionnaires chrétiens venus évangéliser les peuples de Bornéo (mais ce n’est qu’une simple supposition de ma part).

Vous avez séjourné à plusieurs reprises en Malaisie. Quels souvenirs en gardez-vous ?

Masjid NegaraLe premier souvenir qui vient à Mady Villard quand on l’interroge sur la Malaisie, c’est sa rencontre avec le sultan « Tipi », petit-fils du sultan du Negeri Sembilan, au Sud de la Malaisie, juste avant le pont pour Singapour. En Malaisie, elle vivait de sa plume de reporter et, de ce fait, était introduite dans ces milieux privilégiés.
Dans ses notes de voyage, Mady Villard définit la Malaisie comme « une mosaïque de peuples unique au monde ». En vue d’écrire un article (dont je ne dispose malheureusement pas), elle liste, entre autres :

  • la mosquée de Kuala Lumpur et « son si tentant bassin où le fidèle se lave les pieds avant l’entrée… et l’infidèle rêve de se coucher pour se rafraîchir » !
  • les plantations d’hévéa et de palmiers à huile
  • l’île de Pinang, avec « les monstres bénéfiques qui veillent sur les hommes au sud »
  • les sangsues de la jungle malaise
  • sa rencontre avec des Sakaïs, avec qui elle partage un repas (un singe!)
  • les concours de toupies et de cerf-volants.

Pour ma part, j’ai séjourné une seule fois en Malaisie, lors de mon voyage autour du monde. Je vous invite à lire les trois articles que mon compagnon et moi avons écrit à ce sujet : sur MalaccaKuala Lumpur et les îles Perhentian. J’ai également réalisé quatre reportages autour des métiers du livre qui pourraient intéresser les lecteurs de votre site.

Le week-end dernier, vous avez participé avec Mady au festival des Orientales de Saint-Florent-le-Vieil (49). Comment cela s’est-il passé ?

Festival Les OrientalesDepuis quinze ans, ce festival a lieu tous les ans à Saint-Florent-le-Vieil, un très joli village en bord de Loire, entre Nantes et Angers. Il a pour thème les musiques et cultures d’Orient, avec un Orient compris au sens large : depuis les Balkans jusqu’au Japon, en passant même par l’Afrique.
Mady Villard et moi y étions invitées cette année pour parler de Bornéo. La rencontre a eu lieu le dimanche 30 juin à 11h, sur l’esplanade de l’abbaye de Saint-Florent-le-Vieil. Réuni autour de nous sur les tapis d’une tente berbère, un public familial a posé de nombreuses questions à Mady, qui a raconté ce qu’elle a vécu dans la haute-jungle de Bornéo dans les années 1970. Pour ma part, j’ai lu quelques contes du recueil paru chez Flies France. La rencontre a été suivie d’une vente-dédicace du recueil de contes, en partenariat avec la librairie Parchemins de St-Florent.

Mady Villard et artistes du SarawakLe même jour, dans l’après-midi, des joueurs de luth sapé ont interprété des musiques de guérison des peuples de Bornéo. Ce concert était organisé avec le soutien de Tourism Malaysia et en collaboration avec Visit Malaysia Year 2014. A l’issue du concert, Mady Villard est allée à la rencontre des quatre artistes : Salomon Gau (luth sapé traditionnel), Jerry Kamit (luth sapé traditionnel et moderne), Bridget Bulan (danse traditionnelle) et Uli Bilong (danse traditionnelle). Ce fut une rencontre très émouvante, car après quelques minutes de discussion, ils ont réalisé qu’à Bornéo, Mady a très bien connu Temmongong Juga, grand chef des Kenyah, qui n’était autre que le grand-père de l’un(e) des quatre artistes venus à St-Florent (je ne sais pas qui exactement). Par ailleurs, Salomon Gau vient d’une longue-maison voisine de celle où Mady a vécu.

Pour prolonger votre lecture, retrouvez un compte-rendu de cette rencontre autour de Bornéo sur le site de Magali Tardivel-Lacombe.

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