À la rencontre de Chanee, fondateur de Kalaweit

A l’occasion de la sortie de son cinquième livre, nous franchissons quelques instants la frontière indonésienne pour partir à la rencontre d’Aurélien Brulé, alias Chanee (gibbon, en langue thaïe). Jeune Français passionné d’écologie et aujourd’hui aux commandes de Kalaweit, le plus grand projet de réhabilitation de gibbons au monde, il aborde avec nous son parcours en Indonésie, la question de la Malaisie, ses projets pour Kalaweit, et bien sûr son nouveau livre, Le sourire fendu ou l’histoire de Gibbon.

ChaneeQuand on lui demande s’il se considère comme un écrivain, la réponse de Chanee est catégorique : pour lui, sa démarche d’écriture ne passe pas par la recherche d’un style, mais uniquement par la transmission d’un message. Pas de grandes phrases donc (« pas plus d’une ligne et demie », avoue-t-il), pas d’envolées lyriques, mais une manière d’écrire « brute de décoffrage », quitte à déstabiliser certains de ses lecteurs. De son propos découle un certain sentiment d’urgence qui s’accommode mal des ronds de jambes. La forêt va mal, les gibbons meurent, les autorités font la sourde oreille : tel est en substance le message que cherche à faire passer Chanee, coûte que coûte. Si l’optimisme n’est pas de mise, la démarche, elle, se veut pragmatique : « Kalaweit sauve des gibbons, pas LES gibbons. On sauve de la forêt – hectare par hectare – mais on ne sauvera pas LA forêt ». C’est que l’Indonésie se développe à une vitesse fulgurante, et que la monoculture des palmiers à huile fait beaucoup de dégâts du côté de Kalimantan, au sud de l’île de Bornéo. Les plantations progressent, l’appât du gain ne faiblit pas, et les animaux sont les premières victimes de cette croissance économique à marche forcée.

Depuis son arrivée en Indonésie il y a tout juste quinze ans, Chanee s’est mis au service des gibbons. Il a fondé Kalaweit et créé deux centres de réhabilitation, l’un sur Bornéo, l’autre sur Sumatra. Il a aussi mis en place une station de radio (Kalaweit FM) pour répandre la bonne parole et inciter la population locale à s’impliquer, publié cinq livres, sillonné la France et d’autres pays, de conférences en plateaux de télé, reçu le soutien (entre autres) de Muriel Robin et David Attenborough. A l’heure actuelle, il travaille au projet d’une émission hebdomadaire sur une chaîne nationale indonésienne, afin de sensibiliser encore davantage le grand public à l’action de Kalaweit. Autant d’activités qui, si elles sont aussi les symptômes d’un échec patent, lui procurent tout de même beaucoup de plaisir : « Tant qu’il y a du « fun », je continuerai ». Et c’est dans ce « fun » qu’il entrevoit même une petite lueur d’espoir parmi les nouvelles générations : se faire plaisir tout en contribuant à protéger la nature, voila un credo qui pourrait séduire la jeunesse indonésienne.

Chanee (2)Chanee ne sait pas s’il aurait pu en faire autant en Malaisie. Débarqué en Indonésie juste à la fin de l’ère Suharto, il dit avoir bénéficié à l’époque d’une certaine bienveillance des autorités par rapport à la création d’ONG. En Malaisie, la soudaineté de la destruction des ressources forestières, la radicalité des méthodes employées dans l’implantation des monocultures l’auraient sans doute empêché d’inscrire son action sur du moyen ou long terme. Les gibbons ne connaissent pas les frontières cependant, et il n’exclut pas totalement l’idée d’une implantation de Kalaweit en Malaisie, malgré les relations diplomatiques parfois chaotiques entre les deux pays. En attendant, il suit de près l’action des docteurs Isabelle Lanckman et Marc Ancrenaz, fondateurs de l’association Hutan, basée dans la région de la Kinabatangan et venant en aide aux orangs-outangs du Sabah. A l’avenir, d’autres régions d’Asie du Sud-Est pourraient voir la création d’antennes de Kalaweit, à l’image du Bangladesh ou du Cambodge : « La structure indonésienne et ses équipes se gèrent aujourd’hui toutes seules, et je m’emploie surtout à la collecte de fonds. Mon but serait de répliquer le modèle Kalaweit dans d’autres pays ».

Des projets qu’il espère financer principalement grâce au don, encouragé sur son site Internet ou à travers la vente de ses ouvrages. Le sourire fendu sera d’ailleurs le premier de ses livres à être traduit en anglais et à bénéficier d’une diffusion en Australie. Pour ce qui est d’une traduction en indonésien, « il faudrait sérieusement revoir le texte, admet-il. Certains passages pourraient choquer ici…» Mais ce qui fait la force de son texte, c’est justement cette sincérité désarmante, comme si l’on était véritablement en tête-à-tête avec Chanee, à ses côtés dans son combat quotidien, debout dans son bateau sur la rivière Katingan, face à ce jeune voleur de singe à l’air goguenard ou devant la dépouille d’un gibbon qu’il n’aura pas pu sauver. « C’est le deuxième livre – après Le nouveau-né – que j’écris de cette manière. Je ne cherche pas à m’inventer un style, j’essaie juste d’être moi », explique-t-il, visiblement déçu d’une précédente expérience en co-écriture dans laquelle il ne s’était pas reconnu. Avec son éditeur actuel, tout se passe pour le mieux et le travail d’édition, s’il reste nécessaire, n’aura pas bridé sa personnalité.

Le nouveau-néDevant tant d’abnégation et de courage, et quand bien même les dés semblent pipés et la partie presque perdue d’avance face aux enjeux économiques qui attendent encore l’Indonésie, on ne peut que rester admiratif. Nombreux sont d’ailleurs ceux qui, en France ou ailleurs, ont été bouleversés par l’action de Chanee et un programme de bénévolat a longtemps connu un certain succès. Le programme est aujourd’hui clos : « trop difficile à gérer, et l’état d’esprit de certains participants ne collait pas avec la démarche ». Cette démarche, si essentielle aux yeux de Chanee, bien plus encore que les résultats. Le jour de notre échange, il devait encore aller récupérer un ours et un crocodile qui faisaient des leurs à quelques heures de bateau de Palangka Raya, dans le centre de Kalimantan. Il est comme ça, Chanee, toujours prêt à aider. « Si la fin du monde devait se produire la semaine prochaine, je ne m’arrêterai pas pour autant. Je continuerai jusqu’au bout mon combat pour la Vie ».

L’histoire d’un sourire qui ne s’oublie pas

Le sourire fenduLe sourire fendu, c’est avant tout l’histoire d’une rencontre : celle de Chanee et de Wa-Wa, ce jeune garçon indonésien dont le prénom signifie « gibbon ». Une rencontre prédestinée, peut-être, que l’auteur nous décrit avec force et sans chercher l’artifice, au plus près des corps, des cœurs, et des coups aussi parfois. Comme Chanee, on se balance de branche en branche, d’arbre en arbre, quitte à être dérouté mais toujours pour retomber sur nos pieds, sur cette terre ferme qui est la nôtre et qu’il nous faut protéger, malgré les nombreux dangers qui la menacent. Un texte bouleversant, criant de vérité et servi par une plume habile, disponible en librairie et en ligne, notamment sur le site des éditions Strapontins.

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