Malacca Littéra-Tour (1ère partie)

Par Serge Jardin

Il y a les écrivains voyageurs et il y a les voyageurs en chambre, et puis il y a la rencontre de la littérature et du promeneur, celui qui marche en compagnie des mots. C’est ainsi que sont nés les promenades littéraires dans le vieux Malacca, mettre ses pas dans les pas d’illustres prédécesseurs qui ont écrit et qui nous racontent Malacca. Ce sont des administrateurs, des artistes, des avocats, des dessinateurs, des enseignants, des explorateurs, des ingénieurs, des journalistes, des médecins, des missionnaires, des poètes, des romanciers, des traducteurs, de simples voyageurs aussi. Il faut écouter ces voix qui se sont tues, elles permettent de voir ce qui a changé et voir ce qui demeure.

La rivière de Malacca (comme souvent ailleurs) sépare la vieille ville en deux quartiers bien distincts, la forteresse et la ville comme on disait encore au siècle dernier. La rive droite, dominée par la colline de Malacca a toujours été la rive des pouvoirs, la rive politique. La rive gauche a toujours été la rive des marchands, la rive économique. Ces deux parties complémentaires sont à l’origine des deux promenades que nous présenterons ici en deux parties successives.

C’est sur le vieux pont qu’il faut commencer. Ce pont qui a changé de matériaux au cours des siècles (bois, pierre, fer…), mais pratiquement pas de place. C’est sur ce pont que se tient Lat en 1977 (Lots of Lat). Lat, est le nom de plume d’une véritable institution nationale qui aura pendant quarante ans croqué les scènes de la vie malaisienne pour le New Straits Times.

« Down Malacca Way », de Lat (1977).

Lat a parfaitement compris l’importance stratégique du seul pont qui relie alors les deux rives. Si au début des années soixante dix, le dessinateur est déjà frappé par la circulation, que dire du cauchemar qu’elle est devenue aujourd’hui ?

Près de six siècles plus tôt, plus précisément en 1421, un autre homme se tenait sur le même pont. Il s’agit de Ma Huan. Traducteur de son état, il a accompagné l’amiral Zheng He dans trois de ses voyages vers l’Océan indien. Il nous donne sans doute la première description de Malacca (The Overall Survey of the Ocean’s Shores).

« Il y a une grande rivière dont les eaux coulent devant la résidence du roi avant de se jeter dans la mer; sur la rivière le roi a construit un pont de bois, sur lequel sont construits une vingtaine de pavillons, pour la vente de toutes sortes de marchandises. Le Roi et ses sujets suivent les lois de l’Islam, et observent ses jeûnes et ses pénitences. »

Le cadre est en place et n’évoluera guère. Sur la rive droite, à flanc de colline, face à l’estuaire, le palais royal. La rive gauche n’est pas mentionnée, mais le pont est plus qu’un trait d’union, c’est un véritable souk et la conversion à l’Islam est déjà attestée.

Avant de quitter les bords de la rivière, écoutons V.S. Naipaul, romancier et voyageur, venu de sa lointaine Trinité. Sans doute le seul prix Nobel de littérature à être venu passer un week-end à Malacca. Il a voyagé en Malaisie en 1980 (Crépuscule sur l’islam : voyage au pays des croyants) et il y est revenu presque vingt ans plus tard (Jusqu’au bout de la foi).

« J’allai à Malacca pour son nom chargé d’histoire : le détroit de Malacca, le jonc de Malacca, le poivre de Malacca.
Dans le centre de la ville il y avait une église peinte en rouge datée de 1753. Il y avait un musée à côté de la porte d’un vieux fort européen en ruine. Mais ailleurs l’histoire semblait avoir été brûlée par la chaleur…
Un navire était ancré au loin. Une enfilade de barges, chacune avec un Malais torse nu et ensarongé à la barre, tirée par un remorqueur, remontait le canal de la ville, un égout à ciel ouvert, gris plutôt que noir ou brun, qui était bordé par les entrepôts de la période coloniale récente.
Pourtant, le passé européen était plus ancien que cette image pouvait le laisser deviner. Malacca gardienne de la route vers les îles aux épices des Indes orientales, fut autrefois considérée comme précieuse. Les Portugais conquirent Malacca (à sept mois de navigation de Lisbonne) en 1511, huit ans avant – que de l’autre côté du monde – Cortés ne marche sur Mexico, vingt-deux ans avant que Pizarro n’atteigne le Pérou. C’était difficile à comprendre aujourd’hui. Ce qui était encore plus difficile à saisir, c’est que le Portugal et l’Occident soient arrivés ici si peu de temps après l’Islam. »

Aujourd’hui, les barges, les pêcheurs et les prahu indonésiens ont quitté la rivière. Celle-ci fermée par deux portes est prisonnière, elle est devenue un bassin où se promènent les bateaux de touristes. Peu à peu les entrepôts deviennent des musées, des hôtels, des restaurants, des bars, et des galeries…

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2 réponses à “Malacca Littéra-Tour (1ère partie)

  1. Serge: comme toujours un style rapide que j’admire beaucoup et où les citations s’integrent les unes après les autres avec fluidité.
    extremement interessant pour quelqu’un qui n’a pas la possibilité de voyager. merci!

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