Henri Fauconnier, de l’aventure à la littérature (1/2)

par Serge Jardin

Première partie : le planteur

Henri Fauconnier © collection famille Fauconnier.

À quel moment l’idée s’est-elle imposée ? Est-ce à la fin du printemps 1905, pendant la lente traversée vers Singapour qui permet de s’accoutumer peu à peu à l’Orient, sur le pont du S.S. Victoria en écoutant les planteurs rentrant de congé ? Ainsi, Henri sympathise avec un Américain, planteur de thé dans le sud de l’Inde qui descend à Colombo. Celui-ci l’invite à venir le trouver si Bornéo ne tient pas ses promesses.

Ou bien plus sûrement, est-ce dans la salle du bar de l’hôtel Adelphi, où il est descendu avec son compagnon d’aventure, Jacques Audoin ? Nul n’y parle du sagoutier, qu’ils ont l’intention d’aller cultiver près de Sandakan, capitale d’un petit protectorat britannique, le Nord Bornéo. Non, on ne parle que d’hévéa, dont la graine a fait une entrée très discrète dans le jardin botanique de Singapour en 1876. Il est aujourd’hui au cœur de toutes les conversations où se mêlent automobile et Firestone, Goodyear et pneumatique. Les planteurs de café comme de gambier ou de manioc, qu’ils soient Européens ou Chinois, ne jurent plus que par lui.

Être planteur d’Hevea brasiliensis, ou planter du Metroxylon sagu ? La question a dû paraître bien théorique à nos deux jeunes gens. La réponse, beaucoup moins, elle allait changer leur vie. Si le choix s’est imposé très rapidement à nos deux Charentais, par contre l’idée de partir à Bornéo est née chez Henri Fauconnier, beaucoup plus tôt, en Angleterre.

Le rêve de Bornéo

Début 1903, il part pour Londres. Il est venu y parfaire sa langue anglaise et découvrir le business. « En France, écrit-il, à moins d’avoir d’avance des capitaux, il est impossible de ne pas végéter. D’ailleurs en France, il n’y a que deux professions : fonctionnarisme et avocasserie, l’une et l’autre me sont odieuses. » Il trouve un emploi dans la ville thermale de Malvern, à Wells House un collège privé, où il enseigne le français et le piano à de jeunes têtes blondes, et où il apprend à jouer au cricket et au football.

Très vite, Henri Fauconnier rêve de Bornéo. Il dévore Robert Louis Stevenson et lit Joseph Conrad, il a sans doute entendu parler de la saga des Brooke, les Rajahs blancs qui règnent sur le Sarawak, mais c’est le Nord Bornéo (appelé Sabah aujourd’hui, un des quatorze états de la Fédération de Malaisie) qui retient son attention. Il est question d’un palmier à amidon dont les qualités et le rapport semblent particulièrement séduisants. Il lit dans un magazine que des Chinois qui le cultivent, font fortune dans la région de Sandakan. Il questionne des gens qui y sont allés. Il rencontre même Charles Jessel, le dirigeant de la Compagnie à charte qui gère pour les Anglais le protectorat du Nord-Bornéo.

James Brooke, par le peintre Francis Grant (1847).

Mais voilà si le rêve commence à prendre forme, Henri n’a pas d’argent pour le réaliser. L’opportunité se présente lorsque Jacques Boutelleau, ami d’enfance d’Henri et futur Jacques Chardonne lui présente à Paris une relation. Il s’agit d’un jeune homme qui vient d’hériter de la fortune de son père mais qui ne sait quoi faire de son argent, sinon le dilapider au grand désespoir de sa mère. Il s’appelle Frank Posth, sa mère est impressionnée par le projet et le sérieux d’Henri. Un quart d’heure aura suffi à convaincre Frank, ils iront ensemble planter du sagoutier à Bornéo. Bientôt un troisième larron, Jean Audoin qui rêve aussi de faire fortune, ami de Posth, mais Charentais et désargenté comme Henri vient compléter l’équipe.

Henri Fauconnier prend le temps de la réflexion. Il y a une bonne raison qui pourrait le retenir et l’empêcher de partir, l’attachement à sa famille. Mais faut-il renoncer par crainte de l’éloignement ? Il n’a pas d’avenir dans son école, trop petite, et puis elle n’est qu’un moyen, pas un but.

Henri Fauconnier est né en 1879 à Barbezieux dans la Charente. Il a vingt-deux ans lorsque son père meurt, un père qui aimait sans doute plus la musique que les affaires. Prendre la succession de son commerce périclitant de vins et d’alcools ne semble pas envisageable à Henri et puis l’idée de vieillir à Barbezieux lui est difficilement supportable. Des quatre ainés, deux sont décédés, et Gabrielle est mariée, Henri est donc devenu un jeune chef de famille. Outre sa mère Mélanie, il a deux jeunes sœurs, Geneviève et Marie, et un jeune frère, Charles dont il se sent moralement responsable.

Bref, il n’a rien à perdre et tout à gagner dans l’aventure. Pour son départ de l’école, il compose un opéra : Les Argonautes ! Œuvre préfigurant la grande aventure et le voyage à venir. Sa Toison d’or, sera l’or blanc des feuilles de latex. Sa mère vend les chaudières en cuivre de la distillerie familiale du Crû pour lui faire un petit capital.

Henri a vingt-six ans lorsqu’il embarque à Marseille le 10 mars 1905 sur un vapeur de la P&O anglaise, au nom prémonitoire, le S.S. Victoria, avec Jacques Audoin seulement. Frank Posth, malade, les rejoindra plus tard. Si le fameux Pastis de Marseille n’a pas encore détrôné l’absinthe qui règne alors en maîtresse, nos deux amis, pour un dernier dîner sur la terre natale ont pu hésiter entre la bouillabaisse, la brandade et l’aïoli, chez Roubion sur le chemin de la Corniche avant d’aller peut-être terminer la soirée dans un des nombreux cafés-concerts de la Canebière.

« La Malaisie » ! Ce n’est sans doute pas une coïncidence si, en 1928, Marcel Pagnol dans sa fameuse trilogie marseillaise, choisit de baptiser ainsi le navire qui emporte Marius vers son destin. Il est des mots qui font rêver, Malaisie est de ceux-là, portant et résumant l’exotisme, les parfums lointains et tous les rêves d’ailleurs.

Peu de choses à dire sur la vie à bord, Henri Fauconnier ne supportant plus le manque d’air dans la cabine, c’est avant d’arriver à Port-Saïd qu’il passe sa première nuit sur le pont. C’est peut-être ce jour-là qu’il a rencontré son premier Malais. Ce sont les hommes d’équipage qui nettoient le pont à 5h30 « agiles et silencieux… les mollets minces… les yeux sombres, expressifs, et brillants d’intelligence. »

La traversée, c’est déjà la destination. En quittant le quai, la rupture est consommée, on tourne le dos à son passé et on se projette vers l’inconnu. La durée, près d’un mois, est trop importante pour être négligeable, nous y reviendrons à propos de la traversée de la sœur d’Henri, Geneviève, quelques années plus tard. C’est une transition, les découvertes culturelles se succèdent, les paysages défilent, la température change progressivement. L’univers du bateau est également important. C’est un microcosme du monde laissé derrière soi et du monde à venir. Cela permet de s’informer, de se faire des relations, de changer de destination même, avant d’arriver.

Port Swettenham, Selangor.

À Singapour, au lieu de prendre le bateau pour le Nord Bornéo comme prévu. Henri s’embarque pour le Selangor, un petit sultanat malais sous protectorat britannique, situé sur la côte occidentale de la Péninsule malaise. Seul d’abord, il s’agit de préparer le terrain, Jean Audoin parle encore peu l’anglais. Henri embarque à bord d’un petit vapeur de The Straits Steamship Company qui assure un service quotidien des ports du Détroit de Malacca entre Singapour et Penang. Il remonte pendant vingt-quatre heures la côte qu’il a descendue quelques jours plus tôt. Il ne descend ni à Malacca, ni à Port Dickson, mais dans un nouveau port situé dans l’embouchure de la rivière Klang. Il ne s’appelle pas encore Port Klang, mais Port Swettenham, du nom du gouverneur des Établissements des Détroits qui vient de prendre sa retraite, Frank Athelstane Swettenham. La rivière Klang, et surtout la voie ferrée que les britanniques ont construite permettent d’acheminer la richesse de l’état, l’étain que les mineurs chinois exploitent en amont. À quarante kilomètres, au cœur de ce bassin minier, Kuala Lumpur, à l’origine un campement de mineurs est devenue la capitale des États Fédérés Malais (Negeri Sembilan, Pahang, Perak et Selangor). Pour tout bagage, Henri a emporté avec lui une lettre d’introduction que lui a remise le secrétaire du gouverneur de Singapour pour le président du Syndicat des planteurs des États Fédérés Malais.

Il prend le train pour Klang où réside le sultan du Selangor mais surtout où habite W. W. Bailey, un planteur irlandais, qui est passé avec succès du café au caoutchouc. On l’appelle d’ailleurs le roi du caoutchouc. Après avoir passé la nuit à la Resthouse de Klang, Henri se rend en cyclopousse au bungalow du président. Celui-ci est en train de prendre le thé en famille. La réception est chaleureuse, mais sans préambule, le planteur demande à Henri s’il sait conduire. Celui-ci n’a jamais conduit, mais persuadé qu’une réponse négative serait du plus mauvais effet, il répond oui. W. W. Bailey lui présente alors sa nouvelle voiture, une française, une De Dion toute neuve qu’il ne sait pas faire démarrer. Chance inouïe, Henri la démarre, « Tim » Bailey, le « Rubber’s King » prend le volant, il est aux anges. Dans les montées Henri doit courir à côté de la voiture. Ils vont visiter une de ses plantations proches de Klang, au retour, il remet à Henri une lettre pour le directeur de sa plantation de Kapar, nommée Jalan Acob.

La De Dion du roi du caoutchouc.

Une semaine après leur arrivée à Singapour, Henri et Jacques sont acceptés en stage pour apprendre le métier de planteur, la langue malaise et un peu de tamoul. Non seulement ils ne seront pas payés, mais ils devront indemniser les planteurs responsables de leur formation. Il envoie sa nouvelle adresse à sa famille. The Post Office, Sandakan (North Borneo), via Singapore est devenue Klang P.O., Selangor (Federated Malay States) via Singapore.

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