#GTLF2013: « Malaysiana » et éclectisme au rendez-vous

Pour sa troisième édition, le jeune festival littéraire de George Town a mis les petits plats dans les grands en conviant la plupart des écrivains malaisiens à succès du moment ainsi que plusieurs plumes originales et confirmées d’Europe, d’Amérique et d’Asie-Océanie. Un casting alléchant ‒ dont Lat était l’invité d’honneur , une grande richesse de thèmes abordés et un public venu en nombre aura permis de confirmer l’importance croissante du festival dans le calendrier culturel de l’île-État.

Huzir Sulaiman et LatS’il y a une figure littéraire qui fait l’unanimité en Malaisie, c’est bien le dessinateur Lat. Appréciés des petits comme des grands et de toutes les couches de la société malaisienne, traduits en plusieurs langues, ses albums continuent de se vendre à la pelle et de faire connaître la Malaisie à travers le monde. Les festivaliers peuvent donc remercier Bernice Chauly, la curatrice de l’évènement, d’avoir réussi à convaincre Lat de sortir de sa semi-retraite et de passer quelques jours à Penang. L’occasion pour lui de participer à deux conférences et de dédicacer à tour de bras ses ouvrages. L’occasion aussi de partager l’affiche avec quelques-uns des auteurs malaisiens les plus connus sur la scène littéraire internationale, à l’image de Tash Aw, Preeta Samarasan, Chiew-Siah Tei, Shamini Flint ou encore Tan Twan Eng, tout juste auréolé de ses prix Man Asia et Walter Scott.

Tash AwLat a reconnu qu’il ne dessinait plus beaucoup ces derniers temps, mais son sens de l’humour et de la repartie reste pour sûr intact. Ses interventions dans un manglish délicieux auront fait planer un petit parfum de nostalgie dans les allées du festival. Pour une Malaisie plus contemporaine, moins immuable aussi, Tash Aw en rend joliment compte dans son dernier Five-Star Billionaire, et ses prises de parole auront été très suivies. Résidant à Londres, il se dit n’être vraiment en mesure d’écrire que loin de cette Malaisie qui l’a vu grandir et où habite encore une partie de sa famille. Trop de barrières mentales, trop peu de temps à soi : le climat malaisien ne serait guère propice au travail d’écriture de longue haleine. Une opinion que partagent les autres auteurs expatriés, et la critique sociale point vite dans les propos de Preeta Samarasan (qui habite en France) ou de Shamini Flint ‒ même si cette dernière se moque aussi allègrement, et pour le plus grand plaisir de l’assistance, de son nouveau pays d’accueil : la Singapour voisine.

Eric Hansen et Mahat AkiyaCes liens qui unissent ou qui asservissent ‒ puisque tel était le thème choisi pour l’évènement ‒ auront trouvé des interprétations diverses en fonction des auteurs en présence. Les concepts d’identité, d’appartenance, d’attachement ont résonné différemment selon que l’on marche dans les pas d’Aruni Kashyap, jeune auteur de l’Assam indien, d’Aly Cobby Eckermann, poétesse aborigène d’Australie, ou encore d’Eric Hansen, travel writer américain ayant traversé l’île de Bornéo à pied en 1982, en seule compagnie de ses deux guides Penan. Le sentiment, pour chacun d’entre eux, que la course à l’argent et le mépris du passé et des populations minoritaires ne cessent d’engendrer des catastrophes, que l’on soit dans le bush australien ou dans la jungle de Malaisie. Mahat Akiya, écrivain Orang Asli de la tribu des Semai, aura su trouver des mots simples et justes pour dénoncer les offenses faites, au nom du progrès, à sa terre et à sa communauté natales.

Madeleine ThienCombattre l’oubli et raconter les petites histoires dans la grande Histoire, telle est aussi l’intention de la Canadienne Madeleine Thien (dont le père est un Hakka du Sabah) dans son dernier ouvrage, Lâcher les Chiens, un roman dépouillé, intense et dur sur fond de génocide cambodgien. La voir parler avec autant de douceur dans la voix mais ‒ on le sent ‒ tellement de conviction dans le cœur, sur son travail d’écriture, sur la responsabilité qu’elle s’impose à ne mettre au monde que des textes aussi vrais que possible, illustre tout le talent de cette jeune écrivain encore assez méconnue chez nous et à découvrir sans attendre. Les petites histoires, drôles ou tragiques, c’est également ce qu’ont cherché à transmettre les nombreux poètes invités à s’exprimer lors de séances qui leur étaient ouvertes. A ce petit jeu, c’est la slammeuse malaisienne Melizarani T. Selva qui a remporté tous les suffrages à l’applaudimètre, grâce à un flow déconcertant et à des anecdotes bien senties sur la condition des jeunes femmes d’origine indienne en Malaisie.

FinalParmi les autres invités, les Européens Christine Otten, Annelies Verbeke et Michael Kleeberg ont fait preuve de beaucoup de verve sur des thèmes aussi variés que les contre-cultures, la féminité et l’humour en littérature, aux côtés d’orateurs nés comme le dramaturge malaisien Huzir Sulaiman ou l’auteur irakien naturalisé Néerlandais Rodaan Al Galidi. Toutes ses personnalités auront au final offert au public un excellent week-end de littérature, une multiplicité de points de vue et d’horizons, et de précieux conseils pour les apprentis écrivains. Seul petit regret : que la chaleur et la complicité exceptionnelles qui s’étaient ressenties l’an dernier entre tous les participants, au point de se concrétiser par un final en apothéose, n’aient pu être reproduites cette année. Aura donc manqué la petite étincelle… Mais ce sont là des choses qui se contrôlent difficilement, et l’on souhaite à Bernice Chauly et à son équipe bien du courage pour nous proposer un plateau aussi riche et captivant l’an prochain. La Malaisie a besoin d’un tel festival, et George Town en reste le théâtre idéal et indétrônable.

Photos reproduites avec la permission de Penang Global Tourism.

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