Eric Forbes, défenseur des bons livres

Derrière chaque bon livre se cache un éditeur chevronné, ferraillant dur sur le texte, le corrigeant pour, bien souvent, le rendre meilleur au final. Eric Forbes, éditeur senior pour la maison d’édition malaisienne MPH Publishing, en aura vu de toutes les couleurs – dont des vertes et des pas mûres – mais les années n’ont pas terni son amour pour les histoires bien ficelées. En dehors de ses heures de travail, il tient le blogue Eric Forbes’ Book Addict’s Guide to Good Books et continue à initier ses lecteurs à toute une nouvelle et captivante génération d’auteurs et de livres. Un entretien mené par Kenny Mah et diffusé ce jour sur le site du Malay Mail Online.

Comment choisissez-vous les livres que vous publiez ?

Eric ForbesDénicher les bons manuscrits est toujours un défi. On ne sait jamais à l’avance si un livre trouvera ses lecteurs. En tant qu’éditeur, on ne peut pas se permettre d’attendre que les textes nous tombent entre les mains. Bien souvent, ceux qui nous arrivent sont impubliables. Notre stratégie est donc d’être proactifs et d’obtenir de nouveaux textes par le biais de commandes ou en signant des contrats d’édition avec nos auteurs.

Nous rejetons plus de manuscrits que nous n’en publions, et ce pour des raisons évidentes. Sur plus d’une centaine de textes que nous recevons chaque année, nous en publions peut-être entre 30 et 40. Le reste de nos publications se composent de livres de commande ou d’auteurs sous contrat d’édition.

Décrivez votre rôle en tant qu’éditeur.

MPH PublishingPour qu’un éditeur s’intéresse à un texte, il faut déjà qu’il soit bien écrit. Pour qu’il l’apprécie au point de vouloir le publier, c’est encore autre chose. Les auteurs doivent donc apprendre à mieux écrire, mais il revient aussi aux éditeurs de bien faire leur travail. Beaucoup d’auteurs ont tendance à ne pas polir leur manuscrit avant de nous l’envoyer, mais certaines maisons locales d’édition n’ont elles aussi aucun scrupule à publier des textes édités à la va-vite.

L’édition d’un manuscrit n’est pas simple. Il est loin le temps où il suffisait de corriger ligne après ligne, de vérifier quelques faits et chiffres, d’éliminer les incohérences ou les clichés, etc. Cette époque est désormais révolue, et nous sommes en plus confrontés à un déficit de bons éditeurs, tout particulièrement dans les domaines de la fiction et de la littérature jeunesse. Notre travail est éprouvant car la plupart des tapuscrits que nous recevons, en plus d’être mal écrits, pèchent en termes de substance, d’originalité. Ils manquent de profondeur, sans parler de largeur ou de hauteur ! Les auteurs malaisiens doivent apprendre à prendre au sérieux leur travail d’écriture, comme s’ils voulaient écrire LE livre de leur vie, celui qu’un éditeur ne lâchera pas jusqu’à la dernière page.

Il est essentiel qu’un éditeur ait du flair et qu’il soit doué pour l’écriture. Un excellent niveau de langue est donc requis. Vous ne pouvez pas éditer un livre si vous ne connaissez pas vous-mêmes les mécanismes de l’écriture. Il faut aussi s’intéresser à différents genres, de la fiction aux essais, et exceller en grammaire et syntaxe, connaître les rouages de la langue. Beaucoup d’éditeurs malaisiens ont un faible niveau de grammaire et ne font même pas l’effort de se référer aux ouvrages de grammaire de base…

Il faut aussi avoir de l’oreille, pour juger du ton d’une phrase quand vous la corrigez ou la réécrivez. Les éditeurs au faible niveau de grammaire ont tendance à empirer le texte plutôt qu’à l’améliorer. Le travail d’édition est fait pour rendre un texte plus clair, mettre en valeur ses différentes couches. Une certaine résistance au changement explique ce triste état de fait chez les éditeurs malaisiens.

Et toujours consulter le dictionnaire en cas de doute. La plupart des éditeurs semblent aujourd’hui avoir une aversion pour le dictionnaire.

Dans quelle situation se trouve le secteur de l’édition de langue anglaise en Malaisie à l’heure actuelle ?

L’un des défis auxquels nous faisons face est celui de la concurrence des maisons d’édition étrangères. On a l’embarras du choix pour ce qui est de bons livres en provenance d’auteurs internationaux. Face à eux, les livres publiés localement font un peu figure de parents pauvres. La qualité, tout comme la quantité, se doit d’aller en s’améliorant, sinon les perspectives de long terme resteront décevantes.

On remarque aussi cette précipitation inconsidérée à vouloir publier un livre avant qu’il ne soit prêt. Le processus d’édition est écourté au maximum. Il y a tellement de livres disponibles aujourd’hui, quelques-uns parmi eux méritent d’être lus mais pour la plupart, ce n’est pas le cas. Nous avons donc besoin de maisons qui comprennent la valeur d’un bon travail d’édition, notamment parmi celles qui sont confrontées au dilemme entre perfectionnisme et mercantilisme et qui cherchent à faire mûrir les goûts de leurs lecteurs.

Que diriez-vous des auteurs et des lecteurs locaux ?

Self-Help BookIl n’y a pas beaucoup de diversité parmi les auteurs malaisiens contemporains. Nos écrivains ont tendance à répéter sans arrêt les mêmes histoires : des livres sur comment gagner un million de dollars, sur le feng shui, sur le développement personnel… Nos centres d’intérêt sont limités, alors qu’il existe une multitude de sujets culturels, historiques, éducatifs, sociologiques, voire anecdotiques pour lesquels une carence se fait sentir. Il n’y a que très peu d’ouvrages de fiction ou d’essais. En Malaisie, on gagne plus d’argent en écrivant des livres de non-fiction, donc nos auteurs ont tendance à se tenir à distance du roman.

Un autre défi est celui du lectorat, ou plutôt de son absence. Si le lectorat d’un ouvrage est limité, alors sa publication n’est tout simplement pas viable. Nous sommes dans un cercle vicieux en Malaisie : il n’y a pas encore de vraie culture de la lecture ici. Nous en sommes encore très loin.

Que pensez-vous du débat entre livres traditionnels et livres numériques ?

MPH DigitalIl nous faut avancer avec notre temps, pour le meilleur ou pour le pire. Voilà maintenant un an que nous avons commencé à diffuser des e-books via notre collection MPH Digital. Un livre papier publié en Malaisie n’est généralement guère visible sur d’autre marchés; les librairies en ligne et les e-books devraient permettre de faire tomber ces barrières.

S’il est difficile pour les éditeurs malaisiens d’exporter physiquement leurs livres (en raison de coûts de transport trop élevés), alors ils doivent envisager le numérique et la vente de droits de traduction à l’étranger comme d’autres sources de revenus potentiels.

En tant que lecteur, j’espère que les e-books ne remplaceront jamais totalement le papier. Tourner les pages d’un livre fait partie intégrante de l’expérience de la lecture. Je suis persuadé que l’édition numérique et l’édition traditionnelle trouveront chacune leur part de marché.

Source : Malay Mail Online.

Read this interview in its original version.

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