La Poétique de la Littérature Malaise

Récemment traduit et paru en France, La Poétique de la Littérature Malaise nous propose un vaste tour d’horizon théorique de la littérature malaise traditionnelle (XIVe-XIXe siècle), celle-ci englobant aussi bien les littératures orale et écrite d’Indonésie que de Malaisie. Une étude passionnante sur laquelle revient pour nous Serge Jardin, de la Maison de l’Escargot, à Malacca.

Les choses bougent, grâce à la collaboration de l’Institut de la Traduction et du Livre de Malaisie (ITBM) et Les Indes Savantes en France. Aux huit ouvrages de littérature malaise récemment présentés au public francophone, une demi-douzaine devrait venir s’y ajouter en 2014.  Au milieu de cette moisson, un ouvrage se détache. Ce n’est ni de la poésie ni un roman. Il s’agit d’une étude théorique.

Un chercheur-poète

Salleh - La poétique de la littérature malaiseL’auteur, Muhammad Haji Salleh, est un universitaire malaisien, spécialiste de la littérature malaise. C’est aussi (et peut-être avant tout) un poète, qui a cessé d’écrire en anglais pour écrire dans sa langue maternelle. Il a reçu à ce titre le titre d’Écrivain national. Mais c’est également un traducteur de textes classiques ; parmi ses derniers efforts, on notera la traduction en anglais de l’Hikayat Hang Tuah, et plus près de nous une contribution à Malaisie-France, un voyage en nous-mêmes.

La problématique est simple

Il ne s’agit pas d’une énième histoire de la littérature, ni d’une typologie des genres, mais d’une poétique, ici on comprendra : théorie. « Qu’est-ce que la littérature malaise ? »

Le projet est ambitieux et l’intérêt évident. Explorer la grande forêt de la littérature malaise, c’est pénétrer l’âme malaise, c’est appréhender l’étendue des connaissances du peuple malais, de son désir d’apprendre, de son sens de l’esthétisme, et de sa morale enfin. C’est non seulement une première pour le lecteur francophone, c’est une première tout court : une étude postcoloniale fort bienvenue.

Notre auteur s’empresse de fixer les limites de son entreprise. Dans l’espace, même si la langue malaise est devenue la lingua franca de l’Archipel, c’est surtout dans son berceau, sur les deux rives du Détroit de Malacca que notre chercheur a nourri sa réflexion. Dans le temps, il s’agit de la littérature classique, née avant la pénétration européenne, jusqu’à la naissance de la littérature moderne avec l’arrivée de l’imprimerie et la découverte de l’auteur au XIX siècle.

La littérature est composée de trois éléments : un écrivain, un texte et un public. Ces trois parties structurent le plan de l’enquête.

La littérature pour quoi faire ?

Muhammad Haji SallehLa littérature traditionnelle couvre un champ très vaste : amoureux, historique, juridique, médicinal, technique, religieux… Elle nous informe sur l’état des connaissances du peuple malais.

Elle sert à transmettre le savoir et invite à l’amélioration. Dictons et proverbes contribuent à transmettre la sagesse populaire. Mais, à côté du didactisme, l’autre fonction de cette littérature est de distraire. Et tout en distrayant, elle a également une fonction thérapeutique, elle peut guérir et consoler.

L’outil : la langue

La langue a évolué dans le temps, en fonction des besoins. La société féodale malaise a donné naissance à une langue de cour qui s’est éloignée de la langue de tous les jours. Les caractéristiques de la langue malaises sont : la bienséance, l’humilité, le sens du convenable. La langue se doit d’être harmonieuse, faisant de la littérature malaise « la fête de bien jolis mots ».

C’est au travers de la littérature orale que l’auteur présente le texte. Il partage l’expérience d’un conteur du Nord de la Malaisie, sans doute l’un des derniers à avoir vécu de son art. Il apparait alors que le texte n’est pas seulement une histoire. Mais c’est d’abord choisir l’histoire, puis c’est ensuite l’introduire : brûler de l’encens, makan sireh (mâcher du bétel) et invoquer Dieu ! Alors seulement l’histoire peut commencer. Notons enfin que les masques et les instruments de musique dont s’accompagnent le conteur, tout comme les pauses nécessaires (la séance peut durer de plusieurs heures à plusieurs jours) font partie intégrante du texte.

Le travail sur l’écriture

PantunA la recherche de la beauté dans la littérature classique, l’auteur choisit l’exemple du pantun. Un beau pantun se compose de six éléments (avis aux amateurs !) C’est une miniature. C’est l’art de suggérer. Il est dans la dualité de la nature et de l’homme. Tout n’est que symétrie et équilibre.  Il repose sur la musicalité des sons. Enfin il se doit d’être simple et convenable. L’influence islamique a aussi contribué à définir l’esthétique : est beau ce qui est divin ! Mais ce n’est pas suffisant, d’autres critères viennent s’ajouter. Est beau ce qui est utile. L’affliction est belle. L’originel est beau. Dramatiser est beau. Le monde du merveilleux est beau.

En quête de l’auteur

Dans la littérature traditionnelle, on ne trouve pas moins de dix sept expressions pour définir l’écrivain. Ce peut-être une « personne d’autrefois » ou « celui qui possède l’histoire », ils sont à l’origine. Il y a celui qui « transfère » ou traduit, il y a celui qui « montre ou conte ». Il y a le « spécialiste ». Lorsque l’auteur n’est pas anonyme, il appartient soit à la noblesse de cour soit au monde religieux. Du côté de la littérature orale, plus populaire aussi, l’« adoucisseur de soucis » se double souvent d’un guérisseur. Étymologiquement, écrire n’est pas différent d’« arranger des fleurs » ou bien d’« enfiler des perles ».

L’écrivain malais a également une responsabilité morale et sociale. L’exemplarité du héros et le devoir d’excellence occupent une place importante. L’écrivain se doit à la fois d’instruire et de distraire. L’art pour l’art n’existe pas dans la littérature traditionnelle malaise.

Le public sur le serambi

Le public de la littérature écrite est plus élitiste et restreint. Aussi l’auteur s’attache-t-il à décrire le public de la littérature orale. Il existe peu de mots pour le nommer. Au fond, c’est tout le monde. L’occasion est festive, où utilité et plaisir sont intrinsèquement liés.

Le plaisir de la lecture

Monique Zaini-LajoubertImpossible de terminer cette présentation sans évoquer le plaisir pris à lire ce livre. On le doit à la qualité de la traduction. Monique Zaini-Lajoubert a su nous épargner le jargon universitaire d’une part et d’autre part a su conserver le style très imagé de l’auteur-poète. Je ne résiste pas au plaisir de vous donner quelques exemples. « Les livres anciens étaient recouverts de la poussière de la négligence », le chercheur est « un fouineur des côtes de la littérature », « il doit descendre dans la boue du terrain » pour découvrir « les termes cachés dans la chair et les muscles des œuvres littéraires ». Ou bien encore « la fiction est un vaste lac de l’imagination… où le spectateur plonge… et nage » et plus loin « les écrivains se trouvent dans une vallée dans laquelle coule une rivière, qui prend sa source dans ce lac secret ».

On attend avec impatience « la prochaine perle à ce collier de perles », la traduction française que Georges Voisset va nous offrir des poèmes de Muhammad Haji Salleh…

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