Le voyage au Sarawak avec Alfred Russel Wallace

Toujours en compagnie de notre guide Serge Jardin, nous prolongeons notre parcours dans l’espace et le temps, tout autour du Sarawak. Aujourd’hui, nous vous invitons à marcher dans les pas d’Alfred Russel Wallace, le célèbre géomètre et naturaliste britannique, contemporain de Darwin et auteur du classique d’exploration, encore édité aujourd’hui, The Malay Archipelago.

La Revue des Deux Mondes

Si la traduction du livre d’Ida Pfeiffer (voir l’article précédent) a proposé au voyageur en chambre le premier récit in extenso d’un voyage chez les coupeurs de têtes, le public cultivé français avait déjà fait connaissance avec le Sarawak, par le biais de la Revue des Deux Mondes, publiée à Paris depuis 1829, fondée et dirigée par un employé d’imprimerie, François Buloz. S’il s’agit tout d’abord de proposer à l’élite libérale un dialogue entre le Vieux monde (l’Europe) et le Nouveau monde (l’Amérique), très vite le Nouveau monde s’est rapidement étendu au reste du monde.

Ainsi nous avons répertorié quatre articles qui ne sont pas des traductions, mais des présentations d’ouvrages anglais qui permettent au public français de découvrir le Sarawak, royaume fondé par James Brooke en 1841.

Armand Audigane, est économiste au ministère du commerce. En 1846, il présente le livre que vient de publier Henry Keppel, The Expedition to Borneo of H. M. S. Dido for the Suppression of Piracy, with Extracts of The Journal of James Brooke, Esq. of Sarawak. Rajah Laut (Le Roi des mers), c’est ainsi que les Dayaks appelaient celui qui deviendra amiral de la flotte en 1877.

Le HMS Dido à Kuching.

Eugène Daurand Forgues est magistrat, et journaliste. En 1863, il traduit de très courts extraits d’un ouvrage que Spenser St John a publié l’année précédente, Life in the Forests of the Far East. Spenser St John a passé treize ans à Bornéo. Fin diplomate, il a su se tenir à égale distance des Brooke, de la Couronne britannique et du Sultan de Brunei.

Henri Blerzy propose en 1866 un livre paru l’année précédente, Adventures among the Dayaks of Borneo de Frederick Boyle. C’est un avocat et un journaliste, qui se définit lui-même comme un gentleman voyageur. Il a ramené de son voyage au Sarawak un récit où se mêlent des scènes de la vie d’expatriés, et des descriptions des peuples, de la flore et de la faune.

Dès sa parution, en 1869 Rodolphe Radau, astronome de renom, invite ses lecteurs à lire l’ouvrage du naturaliste Alfred Wallace, The Malay Archipelago: The Land of the Orang-Utan, and the Bird of Paradise. A Narrative of Travel, with Studies of Man and Nature. Et Radau de conclure avec Wallace sur les notions toutes relatives de ‘civilisé’ et de ‘sauvage’.

Alfred Russel Wallace, le naturaliste et les orangs-outans

Moins célèbre que celui à qui il dédicace son livre, Charles Darwin (De l’origine des espèces, 1859), Alfred Russel Wallace est arrivé à peu près en même temps que lui, aux mêmes conclusions à propos de la théorie de l’évolution des espèces et de leur sélection naturelle.

Alfred Russel Wallace (1823-1913)

Alfred Wallace est né dans une famille de la petite bourgeoisie anglaise. Il s’intéresse très tôt aux idées nouvelles et aux grands voyages des naturalistes. Géomètre, il travaille le plus souvent en extérieur et il se découvre une passion pour la collecte d’insectes. La vente de spécimens naturels s’avérant lucrative, il part pour un premier voyage de collecte en 1848, au Brésil. Le naufrage du bateau qui le ramène en Angleterre en 1852 anéantit presque tous ses efforts. Mais il prépare déjà son prochain voyage, en Asie du Sud-est (1854-1862), dont il ramènera 125 660 spécimens et son magnum opus, The Malay Archipelago (L’archipel malais) qui paraît en 1869. L’ouvrage connaît un grand succès tant auprès des scientifiques que chez les amateurs de voyages. S’il n’a pas pu lire Ida Pfeiffer, Mon second voyage autour du monde, paru en 1856, avant son départ, nous savons qu’il l’a lu en écrivant son livre.

En France, si les lecteurs de la Revue des Deux Mondes ont pu lire une présentation de l’ouvrage, de la plume de l’astrophysicien Rodolphe Radau dès 1869, le grand public doit attendre 1880 pour lire une version abrégée intitulée La Malaisie. Récits de voyage et études de l’homme et de la nature dont la gravure en frontispice ne provient pas de l’ouvrage d’Alfred Wallace. En effet, des cavaliers chassant un cerf au lasso ne représente pas les Dayaks de Bornéo en chasse de la légende, qui ne connaissent ni le cheval, ni le lasso. Dans son avant-propos, le traducteur, Hippolyte Vattemare regrette qu’Alfred Wallace ne dise pas « que des Dayaks de Bornéo pratiquent avec passion l’anthropophagie ».

Illustration de la traduction française.

Parti de Southampton le 4 mars 1854, Alfred Wallace, après une escale d’une journée à Penang, arrive à Singapour le 18 avril. Il est accompagné d’un assistant, Charles Allen, âgé de 14 ans. En huit ans il fait quatre séjours à Singapour dont il décrit le cosmopolitisme, mais collection oblige il passe son temps hors de la ville, sur l’île d’Ubin ou bien à Bukit Timah dont il vante l’hospitalité du prêtre français, le père Anatole Mauduit dont il fait, à tort un Jésuite : il s’agit en effet d’un prêtre des Missions Etrangères de Paris. Hospitalité qu’il retrouve ensuite à Malacca avec le père Favre chez qui il habite, il n’y a pas encore d’hôtel. Pierre Favre est train de construire l’église St François-Xavier. Dans une lettre à sa mère datée du 2 juillet, Alfred Wallace écrit : « J’habite chez un missionnaire catholique romain ; il y en a plusieurs ici, chacun se consacrant à une section particulière de la population, les Portugais, les Chinois et les Malais sauvages vivant dans la forêt. Celui chez qui je suis descendu est en train de construire une grande église, dont il est lui-même l’architecte, et supervise la pose de toutes les briques et la coupe de chaque morceau de bois. N’ayant pas pu collecter suffisamment de fonds ici, il a fait le tour du monde ! Aux États-Unis, en Californie et en Inde, les dons ont été suffisants pour compléter son œuvre.

« Il est curieux et peu honorable que dans les colonies anglaises de Singapour et de Malacca, il n’y ait pas un seul missionnaire protestant ; tandis que la conversion, l’éducation et l’amélioration physique et morale des habitants (non-européens) sont entièrement laissées à ces missionnaires français, qui sans la moindre assistance de notre gouvernement, consacrent leur vie à la christianisation et à la civilisation des populations variées que nous gouvernons. » Wallace passe deux mois à explorer les environs de Malacca, entre autres excursions, il fait l’ascension du Mont Ophir (Gunung Ledang) qui domine le sud de la péninsule de ses 1220 mètres.

Grenouille volante

Après un second passage à Singapour, il débarque à Kuching (Sarawak) le 29 octobre 1854, invité par le rajah James Brooke et chez qui il réside. Il séjourne quinze mois au Sarawak, d’abord le long du fleuve Sarawak, de Santubong, en aval juqu’aux mines d’or de Bow (Bau) en amont, puis à l’est, sur la rivière Simunjun (Simunjan), un affluent du Sadong, où l’on exploite le charbon. Alfred Wallace s’y fait construire une petite maison, et passe son temps à collectionner des insectes. Neuf mois plus tard, à la fin de son séjour il aura récolté 1900 espèces de coléoptères. C’est là qu’il découvre un magnifique papillon, noir et vert, l’Ornithoptera brookeana, qu’il baptise en l’honneur du rajah, devenu le papillon national de Malaisie, et aussi la grenouille volante (Rhacophorus nigropalmatus).

Mais une des raisons principales de son voyage à Bornéo, est l’orang-outan (Pongo pygmaeus) qu’il rencontre sur la rivière Simunjan. Il fait des excursions sur de petits affluents, comme la rivière Semabang, il visite les maisons longues des Dayaks, sur pilotis, découvre « de grands paniers pleins de têtes humaines desséchées, trophées des chasses à l’homme des précédentes générations » et tue son plus grand orang-outan, haut de 1 mètre 20 et d’une envergure de 2 mètres 36. En sept mois, il aura tué dix-sept orangs-outans.

La version abrégée en français ne mentionne pas l’excursion aux sources du Sadong, dans le pays des Dayaks de l’intérieur, les Bidayuhs. Deux jours de marche, au pied du mont Penrissen (1329 mètres) lui permettent de rejoindre une des sources de la rivière Sarawak qu’il redescend vers Kuching. C’est lors de cette excursion qu’il a commencé à apprécier, en extérieur, le durian qu’une première rencontre à Malacca, en intérieur, avait déçu, à cause de l’odeur. Dans le règne végétal, il ne tarit pas d’éloges devant la multitude des usages du bambou. La version française ne mentionne pas non plus la semaine passée en compagnie du rajah dans son bungalow Peninjauh (l’Observatoire) à 300 mètres d’altitude sur l’éperon rocheux de Serambu, à côté de Bau. Ils sont de retour à Kuching pour célébrer Noël. C’est à ce moment-là qu’il engage un jeune Malais, nommé Ali, alors âgé d’une quinzaine d’années qui l’accompagnera jusqu’à la fin de son périple en 1862. Il retourne à Peninjauh, surtout pour les papillons de nuit dont il collecte 1386 spécimens en un mois. Ne figure pas non plus dans la traduction, le dernier chapitre consacré à Bornéo où Alfred Wallace décrit les Dayaks dont il vante le caractère et les qualités, et qu’il considère supérieurs aux Malais et aux Chinois, « qui les trompent et les pillent continuellement ». Il ajoute un éloge du gouvernement de James Brooke.

Chez les Bidayuh.

La Malaisie se termine par un appendice consacré aux deux grandes races qui peuplent l’archipel, à l’ouest les Malais et à l’est les Papous. La ligne de séparation chevauche presque, mais pas tout à fait, la ligne qui porte son nom aujourd’hui (ligne de Wallace) qui marque la rupture dans la faune, entre la région indo-malaise et la région austro-malaise, préfigurant la biogéographie. La version originale se termine par une note très critique sur les institutions sociales en Angleterre, sur le besoin de réforme, et Alfred Wallace de conclure : « concernant les vraies sciences sociales, nous sommes encore dans un état de barbarie » (qui ne figure pas dans l’abrégé français).

Le 10 février 1856 il quitte le Sarawak pour Singapour. Ce n’est que le début de son voyage dans l’archipel malais.

Wallace, Alfred Russel, La Malaisie. Récits de voyage et études de l’homme et de la nature, Paris, Hachette, 1880.

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