Au fait, vous avez dit pantoun ou pantoum ?

Deuxième article sur Lettres de Malaisie, et déjà l’occasion pour nous de céder la plume à l’un des spécialistes français du genre pantoun, l’insatiable traducteur et essayiste Georges Voisset. Il nous explique ici les principes du pantoun d’origine malaise, et les différences entre celui-ci et le pantoum, son lointain cousin français.

Le terme pantun (transcrivons en français : pantoun) désigne en langue malaise (ou indonésien en Indonésie), un quatrain fait pour être énoncé, échangé, récité, chanté, dansé en toute circonstance de la vie quotidienne (déclarations d’amour, de rupture, railleries, allusions, proverbes…) ou de cérémonies (soirées dansantes, concours et « jeux de société », mariages…).

Du point de vue formel, le pantoun est un quatrain construit sur l’opposition symétrique de deux moitiés, fondamentalement deux distiques de rimes croisées  AB / AB : d’où sa définition habituelle en tant que « quatrain de rimes alternées ».

Le pantoun malais sert entre autre d’écrin à la tradition proverbiale, à l’allusion amoureuse et de cadre court permettant de stocker et de réemployer une partie autrefois considérable de la tradition culturelle malaise. Sa thématique est donc aussi variée que sa flexibilité de réemploi. Genre oral chanté, le pantoun est également présent dans les récits depuis le début de la littérature malaise écrite (environ au XVIe siècle), comme dialogue cité, et est donc à la fois au cœur de la poésie « populaire » et de la tradition.

Ce genre malais / indonésien a fait fortune en Occident, et notamment en France, depuis que Victor Hugo emprunta à la Grammaire de William Marsden un exemple de pantoun dit lié (en l’occurrence quatre strophes liées entre elles) pour une note de ses Orientales – emprunt qu’il doit, ainsi que quelques pièces des Orientales d’origine arabe ou persane,  à l’orientaliste romantique Ernest Fouinet.

Hugo utilise la transcription française naturelle de pantoun, mais une coquille d’éditeur non corrigée figea dans la tradition critique française le terme erroné de pantoum, avec un M à la place du N. A la suite de quoi et grâce à Baudelaire et à son Harmonie du soir, ledit pantoum en est venu peu à peu à désigner un genre fixe français. La liste des poètes auteurs de pantoums n’a cessé en effet de s’allonger et de s’internationaliser après Hugo et Baudelaire, et tous emploieront le terme erroné de pantoum, même si quelques-uns des poètes pionniers, comme Gérard de Nerval et Leconte de Lisle ont respecté le terme original – ce dernier sans doute parce que son origine réunionnaise le rendait plus proche de la source venue de l’Océan Indien.

Comme on l’a dit plus haut, il existe donc deux principes essentiels à la composition et au fonctionnement du pantoun, chacun pouvant engendrer des expansions de forme et de fonctionnement très distinctes sans pour autant altérer l’identité générique de base. C’est ce qui rend le pantoun unique au monde, et que de toute évidence les praticiens du pantoum n’ont jamais retenu.  Sans doute parce qu’ils sont incompatibles avec les conditions modernes et « occidentales » de créativité du pantoum, comme on va le voir.

Le principe de bipartition ou parallélisme sémantique, d’abord. Il veut que le premier distique montre un tableau général, une notation concrète, que le second distique développe en en exprimant un sens. Exemple :

« Ce soir on grille du maïs

demain ce sera de l’herbe-citron.

Ce soir nos chemins nous unissent

demain soir ils divergeront.»

Ce principe permettant une expansion des deux moitiés, il existe donc des pantouns qui ne sont pas des quatrains mais des sizains, des huitains, voire davantage puisque le principe est illimité : AB/AB devient ABC/ABC, ABCD/ABCD, ABCDE/ABCDE, etc. Exemple d’un pantoun augmenté en sizain :

« Veux-tu goûter du riz d’ailleurs

peut-être brisure peut-être pas

peut-être qu’il sera mangé par les friquets

Veux-tu t’essayer à mon coeur

brisera peut-être peut-être pas

peut-être bien qu’amour va prospérer. »

Exemple d’un double pantoun :

« Une perle est tombée dans l’herbe

tombée dans l’herbe elle resplendit

L’amour est comme la rosée sur l’herbe

qui s’évapore dès que le soleil luit.

Une perle est tombée dans l’herbe

tombée dans l’herbe elle rebondit

de vos pieds ne l’écrasez point

l’herbe amère pousse ici et là

Mes yeux ne voient rien d’autre qu’elle

de mon coeur elle ne veut partir

le jour ma chimère elle devient

la nuit dans mon rêve elle est là. »

Nos troubadours connaissaient ce type de rimes, et la tradition écrite, lettrée, de langue malaise / indonésienne, s’est exercée à cette possibilité. Cependant, le pantoun étant avant tout une forme orale,  qui fonctionne dans le cadre de la joute poétique ou de l’échange ritualisé, la forme quatrain reste, et de très loin,  la mesure d’excellence.

Le principe de l’alternance des rimes, ensuite. Il a engendré un tout autre développement, celui du pantoun dit lié : au quatrain initial, on répond en construisant une seconde strophe dont le 1° vers reprend le second de la précédente, et le 3° le 4° de celle-là, soit : AB/AB > BC/BC > CD/CD, etc. C’était le principe sur lequel avait été composé le poème que découvrit Hugo, et c’est ce principe du lien qui est à la base du succès phénoménal du pantoum.

Pour que la forme, potentiellement interminable, devienne forme fixe, c’est-à-dire fermée, conformément à la poétique occidentale, Théodore de Banville, dans son Petit traité de poésie (1872) devra simplement inventer une (troisième) « règle »,  la « règle de clausule », qui veut que le dernier vers de la dernière strophe d’un pantoum reprenne le premier. Avec cette troisième et fictive règle, le pantoum s’émancipait de son ancêtre malais. Et il deviendra, souvent, un poème aussi long et mono – tone (d’un ton unique) que le pantoun était fait pour être bref et percutant.

Le pantoum dit  « à la française » quant à lui, a été répandu à travers toute la Francophonie, d’abord par les Romantiques via Baudelaire, puis surtout par les Parnassiens (Leconte de Lisle) qui l’ont accrédité à travers tout le monde colonisé « europhone » du XIXe siècle, des Antilles françaises au Pérou en passant par le Vietnam, mais aussi les États-Unis, la Russie, les Balkans…  Adelbert Von Chamisso le premier, pourtant, le poète franco-allemand, avait le premier traduit des pantouns en allemand, mais la « greffe » ne prendra qu’en France.

Le succès immédiat et définitif du pantoum à la française réside dans une simplification  de ses règles originales qui a pour ainsi dire annihilé d’un coup chez ses usagers Occidentaux tout ce qui caractérisait ses principes originaux. A une forme brève que sa binarité ancrait dans l’échange oral – celui de deux voix, s’est substitué une forme interminable, écrite et intimiste pour ne pas dire souvent secrète (d’où son succès au féminin ?). Et ce d’autant plus aisément que la règle fondamentale du parallélisme sémantique perdait rapidement son sens en perdant sa fonction de « double voix », alors que la « règle de clausule » de Banville s’imposait. Banville lui-même, qui ne manque pas d’insister sur le principe de parallélisme aura le plus grand mal à le pratiquer, comme on le constate par exemple avec ce Pantoum du Guitariste :

« Joue encor, bon guitariste,

Joue un fandango très fou.

Oh! mon âme est triste, triste,

Comme un oiseau dans un trou.

Joue un fandango très fou, etc. »

Il suffit de comparer cette strophe avec la précédente citée plus haut pour comprendre le formidable fossé qui sépare pantoun de pantoum. D’autant que le succès du pantoum a annihilé, également, toute curiosité pour la forme originale. Rarissime sont donc, en Francophonie en tout cas, les poètes qui se sont exercés à travailler la forme-quatrain authentique, ne serait-ce qu’au titre d’un regain de curiosité poétique à la Hugo, ou d’un « retour aux sources ». On ne mentionnera guère à cet égard que le nom de l’auteur du magnifique Pantoun des pantoun, René Ghil (1902), quelques prosateurs curieux comme Francis de Croisset ou des poètes moins connus comme Jean de Kerno, dont le nom paraît occasionnellement sur le Net.

On espère que ces quelques remarques feront leur travail de clarification au profit d’une merveilleuse forme poétique, aussi profondément asiatique que généreuse et altruiste – ouverte au Tout-Monde.

Georges Voisset

Origine du terme PANTUN

Le terme est mystérieux, comme l’est d’ailleurs la poésie dont il incarne à peu près tout. Il dériverait pour certains de pari (sanscrit paribhasya, malais peribahasa), au sens de « proverbe »; pour d’autres, de parik, au sens de « faire » : d’où la proximité du genre avec le parikan, court poème javanais – et la similitude avec notre grec poïesis, « faire » également. Néanmoins on le rattache en général à la vaste famille nousantarienne par la racine tun: en javanais ancien, tun « fil », atuntun « en ligne »; en tagalog, tonton, « parler selon un certain ordre » ; en soundanais, pantun (cf. ci-dessus). On retrouve l’idée d’« arrangement », de « construction régulière », dans des équivalents comme karangan qui désigne à la fois le corail, l’arrangement floral et la composition littéraire.

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