Interview de Tan Twan Eng, nominé pour le Man Booker Prize

Suite à la récente nomination du deuxième roman de Tan Twan Eng pour le Man Booker Prize, nous publions l’une de ses rares interviews, celle-ci étant disponible en version originale sur le site The Book Depository. Né à Penang, diplômé en droit de l’Université de Londres, puis conseiller juridique à Kuala Lumpur, il réside aujourd’hui dans la ville du Cap, en Afrique du Sud. Il a publié deux romans : The Gift of Rain (2008) et The Garden of Evening Mists (2012), tous deux nominés pour le Man Booker Prize.

Comment vous est venue l’idée pour The Gift of Rain ?

Il ne s’agit pas d’une illumination soudaine. J’envisageais depuis longtemps déjà d’écrire un roman fleuve sur l’histoire de la Malaya, mais le projet s’est finalement révélé trop intimidant et je l’ai abandonné. J’ai décidé de me concentrer sur quelques-uns de mes personnages et d’écrire une histoire plus courte à leur sujet. Je me suis dit : « Si je peux finir ce premier roman, alors j’aurai plus de confiance pour m’attaquer à mon grand projet ». Bizarrement, je me suis vite captivé pour ces personnages, et ce qui devait à l’origine être un roman de taille modeste est devenu The Gift of Rain. Je voulais aussi écrire un roman situé à Penang, qui est une ville fantastique, riche d’une atmosphère historique et tragique et d’une grande beauté naturelle. Penang fut l’un des premiers bastions investis par la Compagnie Britannique des Indes Orientales, au XVIIIe siècle. Bien que j’y sois né, j’ai grandi dans d’autres villes de Malaisie, et ce n’est qu’à mon adolescence que ma famille s’y est installée de nouveau. C’est à cette époque que je me suis rendu compte à quel point Penang était une source d’inspiration rêvée pour un écrivain. Chaque avenue, chaque rue, chaque bâtiment colonial dispose d’une histoire qui n’attend qu’à être contée. Mais toutes ces rues, ces maisons, cette architecture d’avant-guerre sont aujourd’hui en voie de disparition, et The Gift of Rain se veut également être un testament de l’histoire de l’île. Je m’intéresse aussi de près à l’impact qu’a pu avoir l’Occident sur l’Orient, et Penang est le lieu idéal pour examiner les résultats de cette rencontre, de cette fusion des cultures. Par le biais du personnage Philip Hutton, un métis anglo-chinois, je voulais explorer tous les aspects et toutes les répercussions possibles de cette rencontre.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour écrire The Gift of Rain ?

L’écriture du premier jet m’a pris environ un an. Un travail de 9h à 17h, plusieurs jours par semaine. Parfois aussi, j’écrivais après dîner si quelque chose me venait à l’esprit et méritait d’être sauvegardé. Au même moment, je poursuivais mes études de maîtrise.

Que signifie pour vous d’être nommé parmi les douze romans retenus pour le Man Booker Prize ?

C’est un immense honneur que d’appartenir à cette liste, surtout pour mon premier roman. Cette nomination nous apporte une visibilité internationale bienvenue – à moi-même et à mon éditeur, Myrmidon Books –, d’autant que nous avons rencontré pas mal d’obstacles pour faire circuler et lire ce livre. Sur le plan personnel, il s’agit aussi bien d’une validation de mes projets littéraires que de l’acquittement d’une dette envers mon agent, mon éditeur et ma maison d’édition, pour la foi qu’ils m’ont accordée.

Lisez-vous les critiques ? Avez-vous été touché par les réactions à votre roman ? En avez-vous appris quelque chose ?

Je lis bien sûr les critiques – quel jeune auteur ne les lit pas ? Je suis très touché par les réactions et les commentaires, même si certaines critiques semblent ne pas avoir saisi ou compris les contextes historique et social de mon histoire. Certaines critiques se plaignent aussi que mon texte est trop touffu, tandis que d’autres auraient souhaité des descriptions plus détaillées ! Dans une autre encore, son auteur se plaint que je néglige le segment de la classe laborieuse et sa lutte sociale pour de meilleurs salaires – ce qui n’avait absolument aucun rapport avec mon récit. Ce que j’en ai appris ? Que l’on ne peut pas plaire à tout le monde !

Votre récit se déroule dans la Malaya d’avant-guerre. Avez-vous dû effectuer beaucoup de recherches ?

Cette période historique m’intéresse depuis mon adolescence et j’ai toujours lu sur ce sujet, au point de collectionner de nombreux livres et articles. Je n’ai donc pas fait tant de recherches – il s’agissait plutôt de confirmer ou de contrôler certaines de mes connaissances. Lors de ces relectures, il était d’ailleurs amusant de voir que certaines scènes ou situations que j’avais imaginées s’étaient en fait réellement produites. Et parce que Penang avait – jusqu’à récemment du moins – conservé une bonne part de son patrimoine historique, il m’était aisé de voir comment la vie s’y déroulait un demi-siècle plus tôt.

Quels ont été vos principaux défis dans l’écriture de The Gift of Rain ? Comment les avez-vous relevés ?

Le plus grand défi fut de trouver un équilibre entre expliquer trop et pas assez. Car la Malaya (et après son indépendance, la Malaisie) et l’Asie en général sont encore assez méconnus du grand public, j’ai dû m’assurer que les choses et les évènements que je décrivais sans y réfléchir à deux fois ne laisseraient pas mes lecteurs perplexes. En même temps, je ne voulais pas rédiger un manuel d’histoire – selon moi, le cœur d’un roman réside avant tout son intrigue. Je devais être certain que mes lecteurs comprennent le cadre général, essentiel pour apprécier les multiples couches de mon récit, mais ces clarifications devaient s’intégrer à l’intrigue – à la fois discrètes et sans relever du procédé, pour maintenir un tout harmonieux. Bien sûr, il aurait été plus simple d’expliquer tout cela point par point, ou sous la forme de listes numérotées, à l’aide de polices originales et amusantes, et de faire passer le résultat pour quelque œuvre postmoderne ! Mais j’aurais eu l’impression d’insulter l’intelligence de mes lecteurs. Je trouve ces procédés d’écriture particulièrement perturbants et dérangeants pour la lecture d’un livre. Si une intrigue est suffisamment puissante, alors il n’est pas besoin d’une typographie alambiquée, de double-colonnes ou de paragraphes inversés pour rendre sa lecture passionnante. Aussi, les éléments philosophiques ou religieux en provenance de Chine et du Japon que j’évoque dans mon livre – par exemple, les concepts de destin, de prédestination – auraient pu être déconcertants pour certains lecteurs. C’est l’une des raisons pour laquelle j’ai introduit l’aïkido au récit. L’aïkido est l’un des arts martiaux les plus philosophiques qui soit, une vraie culture de l’esprit en plus d’être une forme efficace, voire létale d’auto-défense. Il porte en lui des éléments du bouddhisme zen, du confucianisme, de la voie taoïste, et pour bon nombre d’Asiatiques, il illustre parfaitement la façon de penser le monde et de s’y mouvoir au quotidien. Dans mon récit, j’ai utilisé ces quelques scènes d’aïkido pour alléger la charge des éléments philosophiques. A travers l’action, le lecteur peut comprendre ce que Philip Hutton se doit d’absorber et d’accepter mentalement, mais aussi physiquement dans sa vie de tous les jours. On pourrait considérer ces scènes comme les interludes d’une comédie musicale : à chaque fois que les chants s’interrompent, quelque chose ou quelqu’un change, que ce soit le personnage principal, ses relations avec les autres protagonistes, sa compréhension et sa vision personnelle des choses. J’ai pu relever ces défis en relisant constamment ce que j’écrivais et en faisant confiance à ma voix intérieure.

Comment écrivez-vous ? A la main ou directement sur ordinateur ? En un jet ou avec de multiples retouches ?

Je tape directement sur mon ordinateur – et clairement avec beaucoup de retouches et de relectures ! J’aime voir les mots portés à l’écran – ils en deviennent plus « réels ». Il m’est difficile d’écrire à l’aide d’un simple stylo et d’une feuille de papier.

Que faites-vous lorsque vous n’écrivez pas ?

Je lis beaucoup et je voyage, je réponds à mes emails aussi, et je lis encore. Sans oublier les détails de ma routine quotidienne.

Avez-vous une idée de votre lecteur « idéal »? Écrivez-vous spécialement pour ce type de lecteurs ?

Lorsque j’écris, je n’ai pas de lecteur « idéal » à l’esprit – j’écris d’abord pour moi-même puis, seulement vers la fin, viennent s’ajouter d’autres considérations comme celles énoncées plus haut. Une fois que j’ai fini d’écrire, par contre, j’ai bien un lecteur idéal en tête : quelqu’un de cultivé, d’ouvert aux idées nouvelles et aux cultures du monde.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Je travaille à l’écriture de mon deuxième roman (The Garden of Evening Mists, sorti en février 2012 chez Myrmidon Books), qui se déroule en Malaya sous la période dite d’État d’Urgence, lorsque le Parti Communiste de Malaya tenta de s’emparer du pouvoir alors même que le Royaume-Uni était sur le point d’accorder son indépendance au pays.

Quel est votre écrivain préféré ? Vos livres préférés ?

Mes auteurs préférés – je ne peux pas n’en citer qu’un ! – sont Salman Rushdie, Kazuo Ishiguro, Edmund White. Je trouve aussi qu’on mésestime trop les écrits de Martin Booth. Mes livres favoris : Les Enfants de Minuit de Salman Rushdie et Un Artiste du Monde Flottant de Kazuo Ishiguro.

Un conseil pour l’aspirant écrivain ?

Lire autant de livres que possible, dans autant de genres que possible.

Un mot pour conclure ?

Aux auteurs nominés pour le Man Booker Prize, j’aimerais vous dire que c’est un honneur que d’être cité à vos côtés sur cette liste. A mes lecteurs, j’espère que vous avez aimé The Gift of Rain.

Source : The Book Depository.

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