Visite au Salon International du Livre de Kuala Lumpur

Le KL International Book Fair (KLIBF) se déroule en ce moment et sur 11 jours, du 24 avril au 4 mai, au Putra World Trade Centre. L’occasion de faire un petit état des lieux du monde de l’édition malaisien, de ses tendances et des dernières publications dignes d’être signalées. Par ici la visite…

KLIBF 2014 (1)Les salons du livre à travers le monde permettent de se faire une idée ‒ certes vague et approximative ‒ des sociétés dans lesquelles ils sont organisés, et s’il fallait résumer le KLIBF en trois mots, ceux-ci seraient sans doute : jeunesse, éducation, et religion. Trois idées qui s’imbriquent ici en Malaisie, terre d’Islam dont la forme géopolitique actuelle n’a pas encore cinquante ans et dont 45 % de la population à moins de 24 ans (moins de 30 % en France). Rien de surprenant donc à ce que l’impression laissée par deux jours complets d’immersion dans les travées du salon soit celle d’un « tsunami » de jeunesse à grande majorité de confession musulmane.

KLIBF 2014 (2)Petit aparté : le Salon International du Livre n’est en rien le seul évènement de grande ampleur dédié à l’edition à Kuala Lumpur, bien qu’il soit le seul à rassembler les principaux éditeurs de livres en langue nationale, à savoir le bahasa Melayu. De taille équivalente, voire même supérieure, le BookFest@Malaysia se tient chaque année en août et rassemble une plus grande diversité d’éditeurs, dans un plus grand choix de langues (dont le chinois). Les livres qui ne trouvent pas leur place au KLIBF du fait du strict encadrement politique (et donc religieux) de l’évènement, trouvent par contre leur place au BookFest pour la raison inverse, à savoir le caractère privé de son organisation (le sponsor principal en est la chaîne de librairies malaisienne Popular). Seul l’un des deux salons a droit au titre officiel de « Salon International du Livre », mais à y regarder de plus près ‒  côté exposants comme côté visiteurs ‒ ce n’est peut-être pas le bon…

KLIBF 2014 (3)Retour au KLIBF 2014, et force est de constater que la jeunesse malaisienne, et ici surtout malaise, se passionne pour la chose écrite. Toutes les catégories d’âge sont représentées, des écoliers aux jeunes adultes, et on vient pour faire ses emplettes, rencontrer ses auteurs favoris et faire signer ses dernières acquisitions. Le système de coupons 1Malaysia mis en place par le ministère malaisien de l’Education ‒ qui accorde gratuitement à chaque étudiant de l’enseignement supérieur cinq coupons d’achat d’une valeur de 50 RM (soit 250 RM, l’équivalent de 55 Euros) par semestre ‒ fonctionne ici à plein régime. Les prix remisés « spécial salon » permettent de repartir avec des sacs remplis de livres ! Parmi ces ouvrages, on trouve un peu de tout : livres d’images et bandes dessinées pour les plus jeunes, mangas et romans à l’eau de rose pour les ados, et littérature de genre (thriller, horreur et fantasy) pour les « adulescents ». Les parents qui accompagnent sagement leurs progénitures en profitent aussi pour ramener quelques cahiers d’étude supplémentaires, surtout dans des matières scientifiques. Par contre, ils ne ramènent la plupart du temps rien pour eux-mêmes. Question de génération.

KLIBF 2014 (4)Les éditeurs qui font un carton sur le salon sont : AnaMuslim pour les plus jeunes, avec un stand immense et toute une sélection d’ouvrages éducatifs et de divertissement respectant ‒ comme son nom l’indique ‒ consciencieusement les principes de l’Islam ; Gempak Starz, pour les jeunes ados, avec une gamme très étendue de mangas et de comics, dont beaucoup en traductions mais aussi plusieurs d’auteurs du cru (dont certains en présence font des dessins à la chaîne pour leurs fans) ; toutes les maisons d’édition diffusant des romances bien proprettes et totalement insipides pour les adolescentes, à l’image de Kaki Novel ou Karya Seni ; celles qui se consacrent, avec un certain succès, à la promotion d’une littérature plus nerveuse et inspirée, comme Fixi, mais aussi Lejen Press, Sang Freud Press, Selut Books, Dubook…  Ces dernières ont developpé un « cri de ralliement » ‒ un slogan décliné en hashtag, en fait ‒ pour faire plus facilement parler d’elles sur la Toile : il s’agit de #indieke. En gros, « indé, quoi ! »… et ça marche : on se bouscule sur ces stands ‒ mais aussi sur Twitter, Facebook, Instagram… ‒ peut-être plus qu’ailleurs. A noter la naissance d’une nouvelle maison à l’ADN semblable à celui de ses sœurs aînées : Roman, fondée par Khairulnizam Bakeri, auteur à succès chez Fixi (son livre Pecah a été adapté au cinéma) et maintenant éditeur.

KLIBF 2014 (5)Du côté des éditeurs de littérature généraliste, les stands du Dewan Pustaka et de l’ITBM se font un peu concurrence, avec beaucoup d’auteurs en commun, mais c’est tout de même l’ITBM qui remporte la mise grâce à son catalogue de nouveautés, son podium néonisé et ses interviews d’écrivains en live. Muhammad Haji Salleh, que nos amis pantouneurs connaissent bien, fait d’ailleurs la promotion de son dernier recueil de poèmes (Jatu ke Laut Menjadi Pulau), en compagnie de Zurinah Hassan, une auteure malaisienne dont un livre devrait bientôt paraître en français chez L’Harmattan (En regardant le port, tr. Jean-Michel Severy). Distribué sur place également, le dernier numéro du magazine annuel de l’ITBM, auquel l’Institut nous a cordialement donné l’opportunité de contribuer au travers d’un article (en anglais) sur les échanges littéraires entre la France et la Malaisie (disponible sur Academia). Autre élément d’actualité pour cette maison d’édition qui se consacre en majeure partie à la traduction d’œuvres littéraires de langue malaise : la nouvelle traduction anglaise du roman Salina d’A. Samad Said ‒ la troisième par le troisième traducteur différent en l’espace de trente ans ‒ et selon l’auteur lui-même, la meilleure des trois. Heureusement pour nous autres francophones, Salina a aussi été (remarquablement) traduit en français par Laurent Metzger.

KLIBF 2014 (6)On en remet une couche pour parler du caractère supposé international de l’évènement, mais qui ne se ressent malheureusement qu’à peine. Et pour cause : aucun éditeur étranger hormis les deux petits voisins brunéien et singapourien, avec des stands dissimulés dans la section anglophone, bien moins fréquentée que les autres halls d’exposition. Rien du grand voisin indonésien, rien du reste de l’Asie du Sud-Est. Seule présence lointaine décelée : celle de l’Arabie Saoudite, ce qui n’a rien de surprenant. Berceau de l’islam sunnite pratiqué en Malaisie, la puissance saoudienne vient s’assurer que les pétrodollars qu’elle investit dans la diffusion de ses principes religieux sont utilisés à bon escient, notamment auprès de la jeunesse locale. Pour le KLIBF, le royaume wahhabite n’a pas fait les choses à moitié, avec l’installation à son stand d’une tente de bédouin complète avec tapis et argenterie de décoration ! L’occasion d’une petite pause bienvenue pour des salonniers éreintés… Les nombreux volumes en arabe ayant trait à l’Islam sont l’autre attrait de ce stand, avec notamment de superbes tranches calligraphiées, à defaut pour la plupart des Malaisiens de pouvoir en comprendre le contenu exact.

Lemière - Misplaced DemocracyParmi les récents ouvrages repérés sur place et qui méritent une mention, citons le tout premier roman de Shih-Li Kow, The Sum of our Follies, publié chez Silverfish Books et qui fait suite à un recueil de nouvelles plébiscité à l’époque de sa sortie. Citons aussi : Misplaced Democracy – Malaysian Politics and People, un recueil d’essais universitaires dirigé par la chercheuse française Sophie Lemière (SIRD, 2014) ; Diaspora, de l’excellent Farish A. Noor, sur l’histoire des migrations entre Asies du Sud et du Sud-Est (MSRI, 2014) ; KL Noir: Blue, le troisième et avant-dernier volume de la série de nouvelles noires consacrées à la capitale malaisienne (Fixi Novo, 2014) ; et Malaysia-Taiwan – Antologi Cerpen, une anthologie bilingue de nouvelles malaisiennes et taïwanaises publiée par l’ITBM (2014), projet qui fait suite à des réalisations similaires avec Singapour et l’Indonésie. Eh bien, voilà un peu d’ouverture internationale, il suffisait juste de fouiller un peu…

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