Les romans malaisiens anglophones (1/5)

Jusqu’à la fin septembre, nous vous proposons de découvrir la littérature malaisienne sous l’angle de ses romans anglophones. Présentée par Chuah Guat Eng, elle-même romancière, et disponible en anglais sur le site du Star 2.com, cette série de cinq articles retrace les prémisses et l’évolution du genre romanesque en Malaisie de 1965 à nos jours et donne les clés d’une meilleure compréhension du petit monde malaisien de l’édition et de la littérature… côté anglophone.

Deuxième article : Les romans malaisiens anglophones (2/5)
Troisième article : Les romans malaisiens anglophones (3/5)
Quatrième article : Les romans malaisiens anglophones (4/5)
Cinquième article : Les romans malaisiens anglophones (5/5)

Comment en parler sans en avoir jamais lus

Chuah Guat Eng

© Hosea Aryo Bimo W.N.

Non, ne voyez aucun sarcasme dans ce premier sous-titre. Celui-ci reflète juste la perception populaire selon laquelle les Malaisiens lisent rarement, voire jamais, des romans malaisiens en anglais – si ce n’est, bien sûr, la demi-douzaine de ceux qui, ces dernières années, ont reçu des prix littéraires internationaux.
Si cette perception est bien réelle, il nous faut alors accepter que cet ensemble de romans malaisiens anglophones appartient désormais à la grande pile universelle des livres mésestimés et tombés dans l’oubli, de ceux que l’on appelle parfois les « remarquables oubliés ».
Cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas en parler pour autant ! Selon l’intellectuel italien Franco Moretti, il n’est pas nécessaire – et même, il serait impossible – de lire tous les romans produits par une société ou lors d’une époque pour comprendre et commenter le développement du genre, son évolution en tant que forme littéraire, ses dimensions sociales et culturelles. Mais comment parler de romans que nous n’avons pas lus et que nous ne lirons sans doute jamais ?
Eh bien, nous pouvons nous y essayer en nous basant sur de vagues impressions, sur des anecdotes entendues ici ou là, sur des opinions teintées d’idéologie ; ou alors, en nous basant sur des faits, des statistiques et une chronologie historique documentée. Cette série d’articles s’adresse à celles et ceux qui privilégient cette dernière alternative.

Days of changeDans cette série, je vais explorer le développement du roman malaisien anglophone depuis 1965 jusqu’à 2014. J’ai choisi 1965 comme point de départ car c’est l’année où Singapour quitte la Fédération de Malaisie, laissant derrière elle la Malaisie telle que nous la connaissons aujourd’hui, et je m’interromps en 2014 parce qu’il est difficile d’analyser des tendances alors que celles-ci sont en cours de déploiement.
Mon approche se focalise sur les dimensions sociales du genre romanesque, et non sur ses aspects littéraires. Il n’est ici nullement question de mettre en avant les mérites de tel ou tel roman. Au lieu de cela, je m’attache à discuter les évolutions et les tendances dans trois domaines sans lesquels aucune littérature (ni aucune tradition d’écriture) ne peut exister ou perdurer. Ces domaines sont : la communauté d’écrivains ; le secteur de l’édition ; les actions menées par la société civile pour créer une communauté de lecteurs.

De l’échelle locale à l’échelle mondiale

Tash AwLes 50 ans de développement que nous allons explorer sont divisibles en trois périodes. La première, de 1965 à 1993, est celle que j’appelle « Les maigres années » car très peu de romans sont publiés – mes recherches montrent que seuls 17 nouveaux romans d’auteurs malaisiens ont vu le jour au cours de ces 28 années, tous écrits par des hommes nés soit bien avant, soit juste après la Seconde guerre mondiale.
Le thème de la deuxième période, de 1994 à 2003, est celui des « Nouvelles initiatives et nouveaux paradigmes ». En 1994, le paysage du roman malaisien en anglais s’est transformé de manière fondamentale, et les effets de cette transformation n’ont été pleinement ressentis qu’au tournant du 21e siècle. Ces effets incluent la recrudescence d’auteurs féminins, l’émergence de l’auto-édition (s’appuyant bien souvent sur le nouvel outil Internet pour l’aspect commercial) et le rôle de soutien des universités dans l’élargissement des communautés de lecteurs.
La troisième période, de 2004 à 2014, est baptisée « L’ouverture au monde ». Au cours de cette décennie, nous avons assisté à une soudaine et durable augmentation du nombre de nouveaux romans « malaisiens » publiés chaque année. Ces nouveaux romans ne se limitent pas à ceux écrits par des auteurs malaisiens installés en Malaisie ; plusieurs d’entre eux sont l’œuvre de la « diaspora malaisienne », c’est-à-dire de Malaisiens ayant fait le choix de devenir citoyens ou résidents d’autres pays, tandis que quelques autres nous proviennent d’expatriés ou de résidents étrangers en Malaisie.

Rani ManickaL’autre aspect « mondial » de cette décennie fut l’expansion rapide des applications et réseaux sociaux sur Internet, permettant aux auteurs comme aux éditeurs de toucher des lecteurs et des consommateurs potentiels non seulement à l’échelle locale, mais aussi internationale.
L’entrée des auteurs de la diaspora dans le giron des auteurs « du cru » a suscité quelques remous, de deux sortes. Du côté positif, le fait que leurs écrits aient été publiés par de grandes maisons d’édition internationales et récompensés de prix littéraires prestigieux a eu un effet dynamisant sur la scène du roman malaisien. Les auteurs locaux y ont vu un encouragement à relever le défi d’écrire des romans plutôt que des nouvelles, les éditeurs nationaux et régionaux ont ouvert leurs portes à ces aspirants romanciers, et quelques entrepreneurs se sont jetés à l’eau en lançant leurs propres maisons d’édition indépendantes.
Mais d’un autre côté, la propension des auteurs de la diaspora ou expatriés à s’identifier, eux et leurs écrits, sous le vocable « malaisien » a engendré beaucoup de débats et un certain examen de conscience au sein des Malaisiens quant à savoir ce que devait recouvrir la définition de « roman malaisien anglophone ». Pour ma part, je n’ai pas l’intention de contribuer à ces débats.
Dans le cadre de mes articles, je définis les « romans malaisiens anglophones » comme des œuvres de fiction de taille usuelle (75 000 mots au minimum), en prose, concentrées sur une histoire, publiés après 1965 et écrits à l’origine en anglais par des auteurs qui se présentent eux-mêmes (lors d’entretiens ou dans leurs notes biographiques, par exemple) comme entretenant une relation « patriotique » avec la Malaisie.
Cette relation peut se décliner selon trois formes. La première, connue des Malaisiens nés, ayant grandi et vivant encore en Malaisie, est celle de la « seule patrie ». La deuxième, connue de la diaspora malaisienne, est celle de l’« ancienne patrie ». La troisième est celle de la « seconde patrie », connue des étrangers qui, pour des raisons personnelles ou professionnelles, hier ou aujourd’hui, ont fait de la Malaisie leur pays d’adoption.
(…)

Il fut un temps où être éditeur en Malaisie était dangereux…

Il y a quelques années de cela, je suis tombée sur l’entretien d’un auteur issu de la diaspora dont le premier roman venait de faire l’unanimité auprès des critiques. Lorsque le journaliste lui demanda s’il avait été influencé par d’autres romanciers malaisiens, il répondit qu’il ne savait même pas s’il y en avait, ou une réponse de cet acabit.
Bien que d’autres Malaisiens ayant reçu leur instruction en Angleterre auraient probablement répondu la même chose, son ignorance ne l’a guère fait apprécier des écrivains et des critiques vivant en Malaisie. Elle ajouta très certainement, dans les années qui suivirent, de l’eau au moulin de ceux refusant de reconnaître comme malaisiens les écrits d’auteurs ayant émigré.
Et pourtant, à la décharge de cet auteur, sa réponse serait tout à fait compréhensible s’il avait quitté la Malaisie à la fin des années 80 ou au début des années 90. Entre 1965 et 1993, le genre du roman malaisien anglophone n’existait qu’à grand peine. Autant que je sache, seuls 17 romans d’écrivains locaux ont été publiés en l’espace de ces 28 années. Plusieurs raisons expliquant cette faible productivité ont été avancées, toutes plausibles : le manque d’intérêt des maisons d’édition d’une part, le manque de soutien des lecteurs locaux d’autre part, et enfin un climat politique peu favorable.
Je parlerai d’abord brièvement du climat politique de l’époque – mais seulement de mon point de vue car je ne peux pas en parler au nom de tous ceux ayant vécu cette période.

Parfois, quand j’entends ou lis ce que les Malaisiens de ma génération disent de la nation paisible et harmonieuse de leur jeunesse, je me demande bien à quelle nation ils font référence. Selon mon expérience, les années 60, 70 et 80 furent toutes des périodes d’agitation politique, chaque décennie se fondant dans la précédente : les débats « Malaisie aux Malaisiens » VS « Malaisie aux Malais » dès après la formation du pays, les émeutes de 1969, les manifestations étudiantes des années 70 et l’Opération Lalang de 1987.
Chacune de ces périodes d’agitation a fait resurgir des sujets de discorde dont nous souffrons encore aujourd’hui. Et elles eurent comme conséquences des lois qui ont étouffé les libertés de pensée et d’expression : le Internal Security Act en 1960, le Universities and University College Act en 1972 et le Printing Presses and Publications Act en 1984. Tout cela venait s’ajouter au Sedition Act déjà en vigueur depuis la période coloniale.
Pour moi, encore jeune et n’aspirant qu’à écrire, ces lois ont eu un effet inhibant. Le Sedition Act était particulièrement préoccupant car il criminalisait l’évocation de « sujets sensibles », une expression si vague qu’elle pouvait s’appliquer à tout ce qu’un auteur aurait souhaité aborder. Qui plus est, il y avait toujours cette impression tenace de trahir la cause nationale en choisissant d’écrire en anglais pluôt qu’en malais – et, dès lors, j’ai fait un feu de joie de mes notes et de mes rêves d’écriture.

Mais quelques-uns ont écrits et, ayant écrit, ils ont été publiés – 13 auteurs en tout, selon mes calculs, responsables de 17 romans. Beaucoup d’entre vous ont entendu parler de Lloyd Fernando et de K.S. Maniam, et peut-être de Lee Kok Liang. Leurs romans ont été étudiés et disséqués en long et en large par nos spécialistes de littérature. Ceux qui ont lu l’essai Malay Characters in Malaysian Novels in English de Zawyah Yahya (1988) ont peut-être aussi souvenir d’avoir aperçu les noms de Johnny Ong, Ewe Paik Leong, Chin Kee Onn et Mohd Tajuddin Samsuddin.
Il faudrait par contre chercher longuement pour trouver quelque information sur les autres romans, car tous sont épuisés et indisponibles. Ce qui est bien dommage, car j’aurais beaucoup aimé, si ce n’est lire, du moins parler de Salem de M.P. Chelvam, situé dans le Kedah de la Seconde guerre mondiale ; de The Search de T.J. Antony sur les émeutes de 1969 ; de The Immigrant de B.C. Bhattacharjee sur les immigrés indiens en Malaya entre 1906 et 1945 ; et de Golden Dreams of Borneo d’Alex Ling, un roman historique sur les travailleurs miniers de Bornéo du temps du premier Raja de la dynastie des Brooke.
Mais étrangement, je n’ai trouvé aucune mention de ces œuvres dans les historiques de littérature malaisienne que j’ai pu dénichés – pas même en tant que réprésentants d’une « littérature mineure ». C’est comme si, pour les chercheurs en littérature anglophone de Malaisie et pour tous les Malaisiens, ces romans n’avaient jamais existé. Pourquoi, me direz-vous ?
La seule raison que je puisse proposer est que ces romans n’ont pas été publiés par des éditeurs traditionnels, mais plutôt auto-édités. Se pourrait-il alors que nos intellectuels malaisiens aient fait des éditeurs traditionnels (et, tout particulièrement, étrangers) les seuls instigateurs de nos canons littéraires en langue anglaise ? Nous tenterons de répondre à cette épineuse question dans un prochain article dédié au secteur malaisien de l’édition.

Source : Star2.com

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