Un livre de plus est interdit par le gouvernement malaisien. Récemment, l’indisponibilité quasi généralisée en Malaisie du roman de l’écrivain anglophone Tash Aw, The South, avait suscité la polémique sur les réseaux sociaux. Cette fois-ci, il s’agit du roman Sigandi de l’écrivain de langue tamoule M. Navin. Le ministère de l’Intérieur malaisien a officiellement interdit la vente de ce roman publié en traduction malaise par Buku FIXI, mais sans fournir de justification valable.

Couverture de Sigandi
Le roman Sigandi, écrit par M. Navin et publié initialement en tamoul en 2022, a été traduit en malais par Saravanan Sataniandan en 2023 et publié la même année par Buku FIXI, la maison d’édition dirigée par Amir Muhammad. Le roman raconte la descente aux enfers d’un jeune Malaisien d’origine indienne de 17 ans, plongé dans le milieu criminel de Kuala Lumpur. Theeban, le personnage principal du roman, est sous l’emprise d’un mystérieux chef de syndicat nommé Ibu. Il traverse une crise personnelle humiliante et lutte pour échapper à une existence violente et marginalisée qui a annihilé ses rêves de liberté et d’innocence.
Interrogé sur les raisons de l’interdiction, l’éditeur Amir Muhammad a déclaré : « Aucune raison. Je n’ai même pas vu de lettre. » Il a ajouté que plusieurs agents du ministère de l’Intérieur (KDN) s’étaient rendus dans une librairie de Kuala Lumpur quelques semaines avant même l’interdiction du livre. « Apparemment, le KDN est allé dans une librairie pour saisir le livre en prétextant qu’il était interdit. C’est scandaleux », a-t-il déclaré.
Ce n’est pas le premier incident de ce genre. L’an dernier, des agents du ministère de l’Intérieur avaient saisi deux romans publiés localement dans les locaux de la librairie Kedai FIXI, sans compensation financière. Les deux ouvrages, JELIK et JELIK: 2, de l’auteur malaisien Ismi Fa Ismail, ont été confisqués à des fins d’« examen ». « Tout le monde vit dans la crainte de froisser qui que ce soit. Marre des interdictions de livres ! » a poursuivi Amir Muhammad.
Nouvelles interdictions de livres en Malaisie

M. Navin
Sigandi est le dernier ouvrage en date à être interdit en 2026, après que le ministère de l’Intérieur a banni deux autres livres de l’éditeur-libraire Gerakbudaya en février dernier. Les mémoires de Shamsiah Fakeh, Dari Awas ke Rejimen ke-10, et de Komrad Asi, Dalam Denyut Nihilisme Sejarah, ont ainsi été ajoutés à la liste des livres interdits (Senarai Perintah Larangan) le 12 février. Ces deux ouvrages présentent Shamsiah Fakeh et Komrad Asi (de son vrai nom L. Ramasamy), deux personnalités aujourd’hui décédées et anciens membres du Parti communiste de Malaisie (PCM).
Dans un communiqué, Gerakbudaya a annoncé son intention de contester les interdictions. M. Navin, quant à lui, ne le fera pas pour son roman. « Étant moi-même fonctionnaire, je ne contesterai pas cette interdiction. À notre époque, interdire un livre n’est rien d’autre qu’une forme d’intimidation », a déclaré l’auteur.
En décembre 2020, son roman en tamoul, Peichi, avait été interdit par le gouvernement malaisien en vertu de l’article 7(1) de la loi de 1984 sur les imprimeries et les publications. Le motif officiel invoqué à l’époque était que le livre « pourrait porter atteinte à l’ordre public, aux bonnes mœurs et à l’intérêt public ». En ce qui concerne Sigandi, cependant, aucune raison n’a été donnée.
« Je ne suis pas seulement un romancier, mais aussi un critique. J’ai toujours critiqué la presse, les politiciens et la littérature. De ce fait, des journalistes, des politiciens et certains écrivains m’ont délibérément pris pour cible, ce qui a rendu mon roman Peichi controversé et a finalement conduit à son interdiction. Cependant, j’ignore encore la raison de l’interdiction de Sigandi en malais », a déclaré M. Navin.
PEN Malaysia dénonce la censure de livres
Dans un communiqué publié sur Instagram, PEN Malaysia – l’association locale d’écrivains œuvrant pour la défense de la liberté d’expression – a déclaré que la censure de ces trois ouvrages vise à faire taire les voix qui contestent le discours officiel du pays. « C’est un schéma récurrent. Et les schémas révèlent des intentions. Nous assistons à l’effacement systématique des voix qui remettent en question le discours officiel ; un effacement mené discrètement, sans débat public, sans obligation de rendre des comptes et sans scrupules », peut-on lire dans le communiqué.
« Shamsiah Fakeh et Komrad Asi étaient des personnes réelles qui ont vécu dans ce pays. Sigandi est une œuvre littéraire profondément ancrée dans cette terre. Les interdire revient à dire aux Malaisiens que certaines vérités sont trop dangereuses à lire et que c’est l’État, et non le citoyen, qui décide de ce qui mérite d’être connu. »
L’association a vivement critiqué le ministère de l’Intérieur pour son absence de justification transparente concernant ces censures. « Les librairies sont prises pour cible sans préavis, les auteurs laissés sans recours, les lecteurs sans explication. Qu’un gouvernement interdise ouvertement des livres est déjà suffisamment inquiétant. Le silence n’est pas synonyme de neutralité, mais d’une stratégie délibérée. »
« PEN Malaysia appelle le ministère à lever immédiatement ces interdictions, à publier des justifications claires et légales pour toute restriction d’œuvres littéraires et à mettre fin à ce qui semble être une campagne officieuse contre la pensée indépendante et la mémoire historique. La liberté d’expression n’est pas un privilège que l’État accorde occasionnellement. C’est un droit. » L’association a également sollicité un rendez-vous avec le ministre de l’Intérieur, Saifuddin Nasution Ismail, afin d’échanger sur cette question.
Malgré l’interdiction, M. Navin garde espoir que les lecteurs trouveront un moyen de la contourner et de lire son roman. « Aujourd’hui, grâce à la technologie, chacun peut accéder à n’importe quel contenu et le lire, quelle que soit sa source. C’est précisément ce qui s’est passé avec le roman Peichi », explique l’auteur. « Le livre a trouvé des lecteurs et a même été publié en version audio. Ainsi, avec les progrès technologiques, chacun peut lire n’importe quel livre sur différentes plateformes. Une interdiction de publication n’est qu’une menace. En fin de compte, c’est à l’auteur de décider s’il l’accepte ou non. »
Navin Manogaran, connu sous le nom de M. Navin, est un écrivain tamoul malaisien. Il dirige actuellement un magazine en ligne intitulé Vallinam. En 2010, il a reçu le Prix du jeune talent de l’État malaisien de Selangor. En 2019, il a reçu le prix Tamil Literary Garden of Canada. À ce jour, il a écrit et publié plus de quinze ouvrages. Son roman Peichi (2019) a suscité la controverse au sein de la communauté indienne, entraînant son interdiction par le gouvernement malaisien en 2020. En tant qu’éditeur, Navin a publié trente-neuf œuvres littéraires tamoules malaisiennes, allant de la poésie à la fiction, en passant par les essais et les anthologies. Il a également produit seize documentaires sur les pionniers de la littérature tamoule malaisienne. On peut lire sa nouvelle « Mona Fandey’s Cassette, or Gray Feather » en traduction anglaise sur le site Words Without Borders.