Serge Jardin nous présente en détail le dernier ouvrage en date paru en français en lien avec la Malaisie : De Langkawi à Sarawak. Huit regards français (1621-1899), qui rassemblent huit textes choisis, traduits en malais et annotés par Daniel Perret, chercheur rattaché au CASE (Centre Asie du Sud-Est) et responsable du centre de l’École française d’Extrême-orient de Kuala Lumpur. Publié aux éditions University of Malaya Press dans une version bilingue français-malais, avec des traductions éditées par Arba’iyah Mohd Noor, il apporte une contribution bienvenue et d’une remarquable richesse à la mise en lumière des témoignages historiques français sur la Malaisie.
Il s’agit de huit textes écrits en français par huit auteurs français différents et traduits en malais. La période couvre presque trois siècles, de 1621 à 1899. Pendant les deux premiers siècles, si les Portugais d’abord et les Hollandais ensuite, occupent Melaka, les Sultanats malais de la Péninsule sont indépendants. Au XIXème siècle, la présence anglaise s’impose peu à peu, en Péninsule comme au nord de l’île de Bornéo. La France est absente. C’est un des intérêts du livre que de présenter des sources dont le regard est extérieur aux protagonistes.

C’est une nouvelle contribution de l’École française d’Extrême-Orient (EFEO) à la connaissance de la recherche française en Malaisie. C’est le cinquième ouvrage de traduction que publie l’EFEO depuis l’ouverture de son centre à Kuala Lumpur. En l’an 2000, ce fut la traduction malaise de Quatre lexiques de la langue malaise-langue cam compilés à Champa au XVII siècle de Po Dharma Quang qui a ouvert le centre en 1988. Trois recueils d’articles ont été sélectionnés et traduits par Daniel Perret, le second directeur pour qui l’heure de la retraite vient de sonner. En 1998 et en 2010, respectivement 7 et 10 articles de la revue Archipel consacrés au Monde malais, et en 2017, 11 articles de la revue Archipel et du Bulletin de l’EFEO.
Depuis la traduction de Malaisie, prix Goncourt 1930, en malais (Nurani Tanah Melayu) en 2015, c’est un florilège sans précédent que les Français ont offert aux Malaisiens. En 2016, un séminaire fut consacré à Henri Fauconnier dont les douze articles présentés ont été publiés en 2022. Et puis, Jeanne Cuisinier’s What I saw in Malaya en 2019, Jacques de Morgan’s Explorations in the Malay Peninsula en 2020, John Errington de la Croix in Perak en 2020, Father Pécot in Pinang en 2020, Xavier Brau de St. Pol Lias in Perak en 2020 et 2021, Marcel Rouhan in Penang during the Japanese Occupation en 2021, French Memories of Malaysia en 2023, Jean Guidon de Chambelle in Dutch Melaka en 2024.

Augustin de Beaulieu
Ce livre est remarquable par l’étendue de la période couverte, par la variété des régions présentées, par les différences de profils des auteurs, pour les diverses raisons de leur voyage, pour l’échec ou la réussite de ce dernier, pour la diversité de l’origine géographique des voyageurs, pour l’originalité des textes, enfin pour la qualité de l’appareil critique.
Les deux premiers témoignages datent du XVIIème siècle, le suivant du XVIIIème siècle, et les cinq derniers, sont des textes du XIXème siècle. Augustin de Beaulieu est né à Rouen. Il est parti de Honfleur en 1619 pour aller acheter du poivre à Sumatra et à Java. Il est rentré en France en 1622. C’est lui qui commande la flotte de trois vaisseaux. En 1621, il visite le Kedah, en particulier l’île de Langkawi, dont il nous donne la plus ancienne description connue. Le journal de son voyage a été publié quatre fois et traduit en néerlandais et en anglais.
Au total, six régions différentes de Malaisie sont visitées, sans parler du Détroit de Malacca. Le voyage commence sur l’île de Langkawi. Et puis le livre nous emmène à Kedah, à Perak, à Melaka, et à Johor. Les deux derniers textes se déroulent à Sarawak. Singapour et Sumatra sont également mentionnés. Joseph de Prémare est né à Cherbourg. C’est un jésuite. Il a quitté La Rochelle en 1698, pour la Chine où il arrive en 1699. Sinologue réputé, il contribue à la diffusion des idées chinoises en Occident au Siècle des Lumières. Il meurt à Macao en 1736. La lettre présentée ici n’a jamais été traduite. Elle décrit Aceh, la navigation dans le détroit de Malacca et Melaka, dont il compare la taille de l’enceinte fortifiée à celle de Saint-Malo.
Les auteurs ont les profils les plus variés. Pêle-mêle, on trouve un explorateur, deux fonctionnaires, l’un attaché au ministère du commerce et l’autre à l’administration préfectorale, un ingénieur des mines, deux jésuites, un navigateur, et un prêtre des Missions Étrangères de Paris. Pierre Taillandier, natif de Lyon, est un jésuite. Il est parti de Saint-Malo par la route de l’Ouest en 1707, pour être missionnaire en Inde. Après le Mexique, les Philippines, il est à Melaka en 1709. Il nous décrit une navigation difficile dans le Détroit de Melaka, et une escale forcée de sept mois à Kedah en attendant un bateau pour l’Inde, où il meurt quelques années plus tard. Sa lettre écrite à Pondichéry n’a jamais été traduite.
Les raisons de voyager sont les plus diverses. Elles sont économiques, comme l’achat de poivre, la prospection de l’étain, et la découverte de la gutta-percha. Souvent, il s’agit d’une escale obligatoire imposée par les moussons, sur la route de la Chine ou de l’Inde. Religieuse, il s’agit d’évangéliser. La curiosité, c’est le début du tourisme. Charles Lavollée, né à Paris, fonctionnaire des douanes, quitte Brest en 1843 avec la mission diplomatique de Théodose de Lagrené pour la Chine. Il est de retour en France en 1846. Son livre, Voyage en Chine, publié en 1852, n’a jamais été traduit. L’extrait raconte l’escale de Melaka, où l’on assiste à un enterrement sur la Colline chinoise, en juin 1844.

Augustin Périé
Le bilan du séjour est également variable. Faute de temps, une entreprise commerciale ne remporte pas le succès escompté. L’escale est plus souvent imposée par les vents de moussons que véritablement souhaitée. Le Détroit de Malacca est un passage difficile à négocier. Le séminaire n’est pas la meilleure école pour apprendre le métier de planteur. La mission de conversion chez les aborigènes se solde par un échec. Fièvre jaune et malaria sont des ennemis redoutables qui abrègent souvent les voyages. Du coté des succès, il faut mentionner l’étain et le tourisme. Par contre, si la gutta-percha pousse bien au cœur de Bornéo, le découvreur n’a pas prévu l’invention de la télégraphie sans fil qui va ruiner son projet. Augustin Périé est né dans le Lot. Il rejoint les Missions Etrangères de Paris qui l’envoient à Singapour. En 1863, invité par le futur Sultan qui organise la migration chinoise à Johor, il reçoit une concession de terre à mettre en valeur le long de la rivière Pontian. La maladie l’oblige à rentrer en France en 1870. Son livre Souvenirs de Malaisie : onze ans sous l’Équateur Indo-Chine, publié en 1885 n’a jamais été traduit. L’extrait raconte la fondation d’une communauté catholique et les tribulations d’un ‘Maître de rivière’, ainsi que la tentative de conversion des aborigènes vivant en amont des rivières.

John Errington de la Croix
Les origines géographiques des voyageurs sont diverses. Deux viennent de Normandie, d’autres de Lyon, de Paris, d’Occitanie, de Bourgogne et de la région Centre. Un est né dans une ancienne colonie française, l’Algérie, c’est John Errington de la Croix. C’est un ingénieur issu de l’École des Mines. En 1880, il arrive à Perak pour prospecter l’étain. Sa mission est entrecoupée de rencontres avec les Orang Asli. Il est probablement le premier Français à les avoir rencontrés et à les décrire. La maladie l’oblige à abrégé son séjour, il rentre en France en 1881. Son récit, Sept mois au pays de l’étain – Perak (presqu’île de Malacca) a été publié en 1885 et récemment traduit en anglais. Les résultats positifs de sa mission donneront naissance en 1886 à un fleuron de l’industrie coloniale française en Malaisie, la Société des Étains de Kinta.

Edmond Cotteau
Les textes présentés ici sont des originaux, soit inconnus, soit peu connus du public malaisien. Seuls trois textes sur les huit présentés ont été traduits en anglais. Edmond Cotteau est né dans l’Yonne. Fonctionnaire de l’administration des Impôts, il prend des congés sans solde de plus en plus longs pour voyager. Il quitte Toulon en 1884. En escale de vingt jours à Singapour, il décide l’aller visiter le Sarawak. C’est le premier récit français sur la région de Kuching. C’est également le début du tourisme en Orient. En 1888, il publie En Océanie – Voyage autour du monde en 365 jours (1884-1885) dont un extrait a été traduit en anglais dès 1886.

Adolphe Combanaire
Il est important enfin de souligner la qualité du corpus d’annotations inédit. Les textes choisis ne sont pas des textes académiques, mais la présentation, avec son introduction, ses notes et ses références, l’est tout à fait. Adolphe Combanaire est né à Châteauroux. Il poursuit des études d’ingénieur. Il s’intéresse à la fabrication des câbles sous-marins dont l’isolant est la gutta percha, sève extraite du Palaquium gutta qui pousse en climat équatorial. En mai 1899, il débarque seul à Kuching sur la côte nord de Bornéo. L’extrait raconte ce premier contact, avant que l’explorateur ne s’enfonce dans la grande forêt pluviale. Il trouve l’arbre au cœur de l’île, dont il émerge à la fin de l’année sur la côte sud, ramenant des graines et des pousses. Rentré en France, il publie en 1902, Au Pays des Coupeurs de Têtes – À travers Bornéo, qui le rend célèbre. Son livre n’a jamais été traduit.
Au-delà de la variété des raisons évoquées ci-dessus, la qualité de la sélection des textes tient au résultat obtenu. Daniel Perret nous offre un véritable portrait de la Malaisie. On trouve dans les extraits choisis tous les ingrédients du cocktail malaisien. Une géographie dominée par le climat équatorial, où l’absence de différence de température est remplacée par l’inversion des vents. L’importance des Détroits, un lieu de passage incontournable entre la Chine et l’Inde, une véritable mer malaise, qui a unit des peuples que des frontières ont séparés. Une nature généreuse où l’abondance de la faune ne cède en rien à la luxuriance végétale. Une terre où le potentiel agricole n’a rien à envier aux richesses du sous-sol. Lieu de passage autant qu’escale obligatoire, expliquent l’histoire et la diversité du peuplement et des religions. Cette Malaisie-là est un miroir français que Daniel Perret offre aux Malaisiens.
Daniel Perret (éd.), De Langkawi à Sarawak. Huit Regards Français (1621-1899). Traductions éditées par Arba’iyah Mohd Noor. Universiti Malaya Press, Kuala Lumpur, 2026. (Traduit en malais : Dari Langkawi ke Sarawak. Lapan Sumber Perancis (1621-1899). Teks-Teks Dipilih, Diterjemahkan, dan Dianotasi oleh Daniel Perret. Penyelaras Bahasa Arba’iyah Mohd Noor. Kula Lumpur, Penerbit Universiti Malaya, 2026.)