Interview d’Anwar Ridhwan, lauréat national (2ème partie)

Suite et fin de l’interview traduite d’Anwar Ridhwan, l’auteur de L’autre rive et des Derniers jours d’un artiste, publiée en juin 2010 dans Asiatic, la revue de langue anglaise et de littérature de l’International Islamic University of Malaysia (IIUM).

Comment percevez-vous les relations interethniques en Malaisie ?

Je suis inquiet car rien n’est fait pour tenter de rassembler les communautés, par le biais d’un système éducatif cohérent par exemple, ou d’une politique linguistique efficace. En Indonésie ou en Thaïlande, les gouvernements ont pris diverses mesures pour bâtir des ponts entre les communautés même si, malgré tout, on entend parfois parler de conflits raciaux pour des raisons culturelles ou économiques. En Malaisie, les efforts faits pour rassembler les groupes ethniques ne sont que superficiels. Ma crainte est que, si notre système politique échouait à fonctionner de manière optimale (étant donné qu’il repose essentiellement sur le concept de race), alors il y aurait une explosion sociale qui pousserait la Malaisie au bord du gouffre. Cela inquiète beaucoup de monde, en particulier les écrivains. Espérons que les relations interethniques en Malaisie restent apaisées, et pour longtemps.

Que pensez-vous du concept de « 1Malaysia » ?

J’ai écrit un poème sur ce concept, sur ce chaos qu’est « 1Malaysia ». Il débute par ces lignes :

[Il est] telle une jeune vierge qui soudain paraît

Devant la cache des voleurs.

Tel un gentilhomme qui soudain se pointe

Sur le pas du couvent.

Chacun veut se l’approprier

Au nom du désir, de l’amour ou de l’hypocrisie.

Il faut rappeler que « 1Malaysia » n’est en fait qu’une sorte de slogan pour le premier ministre actuel, comme cela se produit à chaque nouvelle investiture. Bien souvent, ces slogans tombent aux oubliettes dès que le premier ministre quitte ses fonctions. « 1Malaysia » a été introduit dans le but de donner une voix et une personnalité au premier ministre actuel, mais beaucoup le voient comme un simple prétexte politique. La conséquence de ce slogan, c’est qu’aujourd’hui des gens se battent pour affirmer l’importance de leur race, de leur culture. « 1Malaysia » est aussi utilisé comme un outil postmoderniste pour bousculer une norme existante. Pour ceux qui respectent la constitution et la politique linguistique nationale de notre pays, le concept de « 1Malaysia » pourrait même avoir des implications dangereuses s’il n’est pas clairement et correctement explicité par le premier ministre lui-même.

Vous soutenez l’abrogation du PPSMI (Pengajaran dan Pembelajaran Sains dan Matematik Dalam Bahasa Inggeris, c’est-à-dire l’enseignement des mathématiques et des sciences en anglais). Pour quelles raisons ?

Tout d’abord, le PPSMI entre en contradiction avec les articles 152 (1) et 152 (6) de notre Constitution Fédérale. L’on se demande d’ailleurs comment le gouvernement Mahathir a pu le mettre en place (en 2003) alors qu’il déroge à la constitution du pays. En deuxième lieu, le bahasa melayu a été utilisé pendant des années en Malaisie comme la langue du savoir moderne. Sa consécration fut la fondation de l’Universiti Kebangsaan Malaysia (UKM), où l’ensemble du cursus est enseigné en malais. Troisième point : l’apprentissage d’un savoir particulier est plus aisé s’il se fait dans la langue natale des étudiants. Lorsqu’on oblige les enfants en primaire, et plus particulièrement ceux issus des zones urbaines ou rurales défavorisées, à apprendre les sciences ou les mathématiques en anglais, des études empiriques montrent que beaucoup d’entre eux n’arrivent pas à suivre. Si une telle politique se maintient, un grand nombre d’étudiants en pâtiront dans le cadre de leurs études ou de leur carrière. Quatrièmement, le bahasa melayu doit être la langue de l’unité nationale et de la solidarité en Malaisie. Or, la politique du PPSMI est troublante non seulement parce qu’elle écarte le bahasa melayu comme médium d’éducation, mais aussi comme instrument d’unité nationale. Nos étudiants se divisent déjà selon différents canaux d’éducation et pêchent par un faible usage du malais, qu’adviendra-t-il de notre unité si cette politique est maintenue ? C’est la raison pour laquelle je préconise l’amélioration du système actuel, et notamment des programmes et des modules d’enseignement – y compris pour l’anglais. Si l’enseignement de l’anglais est amélioré, alors nos étudiants n’auront aucun mal à se référer à des livres en anglais. Et si nous travaillons à la traduction d’un plus grand nombre d’œuvres malaisiennes en langues étrangères, nous contribuerons à bonifier le capital humain de notre pays.

L’un des problèmes de la littérature malaisienne est que ses écrivains se déterminent avant tout en fonction de leur appartenance ethnique. Comment pourraient-ils contribuer au processus d’unité nationale ?

Ce que vous sous-entendez, je crois, est qu’un grand nombre d’auteurs écrivent dans leur langue maternelle respective. Il s’agit là d’une des conséquences de notre système éducatif qui autorisent des écoles de langues tamoule et chinoise à exercer en parallèle des écoles nationales. Cependant, je ne pense pas qu’une œuvre littéraire puisse être considérée comme « racialisée », car la vraie littérature tend de toute façon à un humanisme universel. C’est d’ailleurs ce que j’ai pu observer en lisant les nouvelles chinoises et tamoules traduites en bahasa melayu dans le cadre du projet « Titian Sastera », organisé par le DBP (Dewan Bahasa dan Pustaka, c’est-à-dire l’Institut pour la Langue et la Littérature), mais aussi à la lecture des travaux d’autres écrivains. Lorsque l’instrument même de leur création séparent nos auteurs, le meilleur moyen de les rapprocher est encore la traduction. Un proverbe malais dit : « Qui ne connaît point, n’aime point » (tak kenal maka tak cinta). C’est en connaissant les autres communautés et leurs aspirations que nous pourrons mieux nous comprendre les uns les autres. Pour cette raison, toute écriture journalistique ou d’actualités doit être entreprise avec un grand sens des responsabilités. La plume ne doit pas être une épée laissée à la brute, mais un outil manié par des esprits sensés.

Votre nomination au titre de lauréat national a suscité quelques remous. Comment réagissez-vous à cela ?

J’accepte la critique. Il est vrai que certains auteurs écrivent depuis plus longtemps que moi sans qu’ils n’aient reçu cet honneur. J’écris depuis une quarantaine d’années, et ceux qui maugréent aujourd’hui ont commencé avant moi. Pour autant, nous ne décidons de rien. Nous sommes jugés par un panel qualifié, et le rapport de ce panel indique que, si je ne suis pas un auteur prolifique, mes œuvres ont néanmoins eu un impact. Les juges recherchent davantage la qualité que la quantité. Bien que mes publications soient en nombre restreint, elles ont remporté des prix dans les genres de la nouvelle, du théâtre et du roman. Par exemple, j’ai été récompensé du prix SEA Write et du Hadiah Majlis Satera Tenggara (MASTERA).

Pensez-vous que le prix de lauréat national doit être étendu aux auteurs malaisiens de langue anglaise et d’autres langues ?

C’est un problème sensible et délicat. Selon moi, une récompense nationale se doit de reposer sur la politique du pays en question – et dans ce contexte, sur sa politique en matière linguistique. N’importe quel pays adhère à ce principe. Dans l’article 152 de la constitution fédérale, le bahasa melayu est cité en tant que langue nationale de la Malaisie. Il a servi de lingua franca dans la région pendant des centaines d’années et a permis l’émergence d’œuvres majeures dans les domaines de la littérature, de la philosophie et du savoir. La langue nationale malaisienne ne date pas de 1957 et de l’indépendance du pays. Elle existe depuis quelques milliers d’années, alors que l’anglais n’est arrivé qu’avec les colons en 1824. En rappelant cela, je n’ai aucune intention de rabaisser la littérature malaisienne en anglais, car la tâche des écrivains demeure la même quelle que soit la langue utilisée. C’est uniquement dans le contexte de votre question que j’estime que la récompense littéraire nationale doit s’inscrire dans le cadre de la politique linguistique nationale.

Pensez-vous que les auteurs non-malais qui écrivent en bahasa melayu puissent recevoir le prix de lauréat national ?

Bien entendu, c’est une possibilité. Je souhaite d’ailleurs citer deux auteurs chinois qui ont remporté le prix SEA Write, une récompense prestigieuse pour les pays d’Asie du Sud-Est. Il s’agit de Lim Swee Tin et de Jong Chian Lai. Mais il y a d’autres écrivains chinois et indiens qui écrivent de manière créative en malais.

Quel est votre sentiment au sujet de la traduction en Malaisie ? Êtes-vous satisfait des traductions de vos propres œuvres ?

La traduction a longtemps été marginalisée en raison d’un manque de direction claire et de ressources financières au sein de l’Institut Terjemahan Negara Malaysia (ITNM, c’est-à-dire l’Institut National de la Traduction), mais aussi en raison de la concurrence des livres en anglais. Cependant, depuis deux ans maintenant, j’observe un dynamisme extraordinaire de la part de l’ITNM. Des objectifs précis ont été définis, le nombre d’œuvres littéraires traduites a augmenté, et des partenariats efficaces ont commencé à être noués avec des maisons d’édition internationales pour publier et distribuer des œuvres malaisiennes à l’échelle mondiale. Quant aux miennes, je suis satisfait de leur traduction en anglais, car j’ai pu les lire. Pour ce qui est des autres langues – comme l’indonésien, l’arabe, le néerlandais, le hongrois, le japonais, l’allemand, le coréen, le macédonien, le français, le russe, le tamoul, l’ourdou et le vietnamien – je ne saurais vous dire, car je suis incapable de les lire. Je ne peux qu’espérer que mes lecteurs dans ces langues sont pleinement satisfaits du résultat.

Pour lire l’entretien en anglais et en intégralité, cliquez ici.

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