La Malaisie dans Jentayu après 10 numéros

La revue Jentayu, dédiée à la traduction des littératures d’Asie, a publié son dixième numéro l’été dernier. L’occasion pour Serge Jardin de tirer un bilan de ces dix premiers opus à travers le filtre de la Malaisie et des auteurs malaisiens qu’il nous a été donnés de découvrir au gré des pages de cette revue unique en son genre.

par Serge Jardin

De quoi s’agit-il ?

La mythologie hindoue a durablement et profondément marqué le monde malais. Et c’est tout particulièrement vrai d’un petit archipel situé entre mer d’Andaman et détroit de Malacca : Langkawi. L’oiseau mythique y donne son nom à un bar, un hôtel, une maison d’hôtes, un quartier résidentiel… Ici, il s’agit d’une revue littéraire. On l’aura compris, le sous-titre est explicite, c’est une revue littéraire consacrée à l’Asie.
C’est également une revue de traducteurs car tous les textes sont écrits dans leur langue d’origine et offerts au public français en traduction. C’est important : le traducteur en effet, ses affinités, et sa spécialité, contribue pour beaucoup à l’état des lieux présenté ci-dessous.
Outre les textes, chaque numéro est accompagné d’un cahier photographique et un artiste est invité à illustrer les textes, soit une douzaine de dessins ou de peintures par numéro. En cinq ans, dix numéros ont été publiés, et la revue a décidé de faire une pause pour réfléchir à son avenir. Le moment est donc opportun pour tenter de faire le point.

A PROPOS DE MALAISIE

Les absents et les présents

Sur la cinquantaine de pays que compte l’Asie, la moitié sont représentés (24). L’Asie de l’Est et du Sud-est se taillent la part du lion (104 auteurs sur 133). Il s’agit à chaque fois d’un auteur différent, bref, une bien jolie palette est offerte. L’Asie de l’Est est essentiellement représentée par la langue chinoise (Chine, Hong Kong, Taïwan) : quarante auteurs sur quarante-deux, auxquels il faut ajouter une Sud-Coréenne et un Japonais.
L’Asie du Sud-est arrive en tête avec soixante-deux auteurs, donc près de la moitié du corpus. La palme revient à la Malaisie (18 auteurs) suivie de la Thaïlande (12), puis ex-æquo, l’Indonésie et Singapour (8 auteurs chaque). Dans les pays représentés plusieurs fois, on citera l’Inde (7 fois), la Mongolie et le Tibet (5 fois chaque) ou bien encore la Birmanie, l’Ouzbékistan et les Philippines (4 fois chaque). Cette configuration s’explique sans doute, par la géographie du réseau des traducteurs

La Malaisie en tête 

La Malaisie est plutôt bien représentée, voire largement surreprésentée, une fois n’est pas coutume. Ce dont on ne s’étonnera pas, car le directeur de la publication (Jérôme Bouchaud) y vit. Avec dix-huit auteurs : c’est la plus belle collection jamais présentée à un public francophone.
Au plus près, en 1991, c’était il y a 28 ans (déjà !), les éditions Olizane avaient présenté seize auteurs malais. Plus près de nous, les éditions Magellan & Cie nous ont offert avec Nouvelles de Malaisie, en 2016, six auteurs. Seule une auteure, Preeta Samarasan, déjà présente, se retrouve dans la sélection de Jentayu.

A PROPOS DES AUTEURS

Quelle activité exercent-ils ?

Aucun ne vit de sa plume. Les plus nombreux sont enseignants (8) et puis on trouve deux journalistes (Rehman Rashid et Terence Toh), deux avocats (Tunku Halim et Zen Cho) et deux musiciens (Brian Gomez et Omar Musa), on trouve également un économiste, un concepteur de jeux (Zedeck Siew) et une mère au foyer.

Quel âge ont-ils ?

Wong Phui Nam.

Ou plutôt à quelle génération appartiennent-ils ? Nous avons choisi en effet de les rattacher à un moment historique significatif que traverse la Malaisie quand ils vont entrer dans l’âge adulte.
Un seul auteur (Wong Phui Nam) appartient à la génération Merdeka (l’indépendance, proclamée en 1957).
Quatre appartiennent à la génération NEP (Nouvelle politique économique). Il s’agit de Li Yongping, Rehman Rashid, Saras Manickam et Zhang Guixing. Ils ont connu les émeutes raciales de Kuala Lumpur en mai 1969, et la mise en place de la politique de culture nationale en 1971 (en poussant certains vers l’exil ou le silence).
Les plus nombreux (12) appartiennent à la génération Reformasi. En 1998, la crise économique et l’arrestation d’Anwar Ibrahim donne naissance à un nouveau parti politique, multi-ethnique, le Parti de la justice populaire.
Une auteure enfin, Melizarani T. Selva, appartient à la génération du nouveau millenium.

De quelle ethnie sont-ils ?

C’est une question incontournable en Malaisie, où appartenance ethnique et religion figurent à côté de votre nom sur votre état civil. En tête ex-æquo, les auteurs d’origine chinoise (6 : cinq hommes et une femme) et les auteurs d’origine mixtes (6 : quatre et deux), puis les auteures d’origine indienne (quatre femmes), et finalement deux hommes d’origine malaise. Les auteurs d’origine chinoise et indienne sont sur-représentés, ainsi que les auteurs d’origine mixte, à l’inverse les auteurs malais sont sous-représentés ainsi que les autres indigènes, absents.

Dans quelle langue écrivent-ils ?

Faisal Tehrani.

Une question qui pourrait sembler bien académique dans la plupart des autres pays du monde, sauf en Malaisie. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes, dix-sept auteurs sur dix-huit n’écrivent pas dans la langue nationale, et seule langue officielle, le malais. Les plus nombreux, et de loin (15) écrivent en anglais et deux en chinois (Li Yongping et Zhang Guixing). L’auteur de langue malaise est Faisal Tehrani.

Où vivent-ils ?

Étonnante Malaisie ! Si la majorité, dix (Rehman Rashid est décédé) de nos auteurs, y vit, une minorité importante, sept, vit à l’étranger. Une en Angleterre, deux en Australie, une en France, un à Singapour, et un à Taïwan (Zhang Guixing, car Li Yongping est décédé). On notera, non sans plaisir, que trois des auteurs ont des racines en Malaisie orientale, si souvent oubliée quand on parle de Malaisie.

Et le sexe ?

Enfin, onze sont des hommes et sept sont des femmes, la parité n’y est pas encore, mais on en prend le chemin. Il y a trente ans, le rapport était de quatorze hommes pour deux femmes. Notons le rapport inversé que l’on trouve chez les auteurs chinois, malais et mixtes d’un côté et de l’autre, dans la communauté indienne, où l’on ne trouve que des femmes (Melizarani T. Selva, Shivani Sivagurunathan, Preeta Samarasan et Saras Manickam).

A PROPOS DES TEXTES

Les genres

Bernice Chauly.

Il s’agit de textes courts, moins de dix pages, des nouvelles bien sûr, mais pas seulement, on trouve également des extraits, de conférence (Farish A. Noor), de récit de voyage (Rehman Rashid), ou de roman (Faisal Tehrani), et des poèmes (Bernice Chauly, Melizarani T. Selva, Sheena Baharudin et Wong Phui Nam).

Les thèmes

S’ils ont été judicieusement choisis par le directeur de la publication, ils ne sont pas spécifiquement malaisiens, car rappelons-le, ils s’adressent aux traducteurs de tout un continent, et doivent également satisfaire l’intérêt d’un lectorat francophone tout aussi divers. Ils ne nous renseignent donc pas, ni sur les préoccupations des auteurs, ni sur celles des Malaisiens. Les thèmes retenus sont les animaux, l’avenir, l’exil, l’identité, la jeunesse, la mémoire, la ville, la violence pour n’en citer que quelques-uns.

LA MALAISIE SELON JENTAYU

Quelle Malaisie ces auteurs nous donnent-ils à voir ?

Saras Manickam.

Si l’au-delà et ses fantômes sont bien présents, par contre la religion en tant qu’institution est absente. A l’exception de deux textes situés sur les confins de la littérature (un récit de voyage et la conférence d’un historien), je note une autre absence, le Malais et sa place dans la société malaisienne ou bien encore l’absence d’un autre thème, qui lui est concomitant et qui concerne le statut des descendants des émigrés, essentiellement chinois et indiens.
A l’exception de trois auteurs chinois et de deux auteures indiennes, plus des deux tiers des auteurs du corpus ne situent pas spécifiquement leur texte dans la communauté à laquelle ils appartiennent. C’est une inversion du rapport, si l’on compare avec les deux ouvrages précédents (1991 et 2016) mentionnés plus haut.
L’homosexualité et le handicap, la misère urbaine, le monde surnaturel, la place des aborigènes et la déforestation, les plaisirs de la table, la nature… ne sont plus des questions malaises, chinoises ou indiennes, mais les préoccupations d’une nouvelle classe moyenne dont les problèmes ne se limitent pas à des clivages ethniques. Ainsi les Indiens ne vivent plus sur plantation et les Malais ne sont plus les ruraux d’hier. Tous se sont appropriés la ville. Quelle que soit son origine, quand on habite dans une grande agglomération, on est confronté aux mêmes problèmes sociétaux que sont le transport, le travail ou bien encore le coût de la vie…
Il faut dire un mot des grands absents. Ce sont les auteurs de langue malaise qui ont reçu le titre honorifique d’Écrivain national, et les auteurs de langue anglaise qui font une carrière internationale. C’est tant mieux, le parti-pris et le risque pris par la revue de donner la parole à ceux qui sont moins connus ou se tiennent sur la marge, devient un avantage, c’est au final une nouvelle Malaisie qui s’offre à nous.

La littérature malaisienne

Farish A. Noor.

La sélection de Jentayu pose aussi la question de la littérature malaisienne.
Le problème de l’auteur d’abord : d’où écrit-il ? De Malaisie ou bien de l’extérieur ? Le choix d’une résidence extérieure est souvent volontaire (peut-on parler d’exil ?) et pose le problème de la diaspora et de la relation au pays natal. Est-ce une position tenable sur la durée ?
Le problème de la langue ensuite, la langue nationale, le malais est la seule langue officielle du pays. Or, nous avons ici des Malaisiens, tantôt de l’intérieur, tantôt de l’extérieur, qui écrivent en anglais pour d’autres Malaisiens, mais qui sans besoin de traduction s’adressent aussi à un public international. Un Malais écrit de l’extérieur en anglais pour les Malaisiens, et pour les mêmes, un autre écrit de l’intérieur en malais. Des Malaisiens hors de Malaisie écrivent en chinois pour un public chinois, surtout étranger mais aussi local. Cette Malaisie-là n’a pas droit de cité, et pourtant quel beau vacarme !
Le problème du lecteur enfin, nous l’avons vu, le lectorat est loin d’être enfermé dans des frontières linguistiques ou territoriales, est-ce un atout ou une faiblesse en Malaisie ?

Bravo !

Charis Loke.

Je ne peux pas terminer sans mentionner les illustrateurs malaisiens, Munkao, Charis Loke, Sharon Chin et le photographe Samsul Said — dont le reportage sur les Rohingyas est plus que jamais d’actualité — qui contribuent à l’originalité et la qualité de la revue.
Comme une partie de cache-cache, la Malaisie est là où on ne l’attend pas. Sa littérature est à l’image du pays, jeune, éclatée, un peu déjantée même. La nouvelle Malaisie qu’elle nous donne à voir, précède (mais n’est-ce pas là une de ses fonctions ?) les solutions (je veux dire l’offre politique et religieuse) qui, elles, restent souvent très cloisonnées et très traditionnelles.
La revue Jentayu s’est imposée comme la référence littéraire de Malaisie (et au-delà), en langue française (et au-delà). Un seul mot me vient à l’esprit pour conclure : bravo, pour avoir osé, pour avoir parié, pour avoir rêvé ! Espérons que la pause décidée, prépare Jentayu, quelle que soit la formule choisie, à un nouvel envol, plus haut, plus loin…

Poèmes et nouvelles en accès libre

Depuis le début du confinement en France, le 17 mars denier, les Éditions Jentayu ne sont pas restées inactives pour tenter de divertir leurs lecteurs. Elles ont ainsi d’abord proposé sur leur page Facebook un poème par jour pendant les 30 premiers jours, et elles offrent désormais une nouvelle par semaine à lire gratuitement sur leur site. Récemment, c’est la nouvelle « Ça mange quoi, un homosexuel ? » de Brian Gomez (traduction : Brigitte Bresson) qui a été mise en avant. Pour la lire en intégralité, cliquez sur le lien suivant.

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