Les librairies à l’heure du virus

Nous vous proposons aujourd’hui la traduction d’un article paru dans The Star au sujet de la réaction des librairies malaisiennes aux mesures de confinement prises pour contrer la propagation du coronavirus. Comme en France, les déplacements des personnes en Malaisie sont désormais très limités et beaucoup d’enseignes commerciales ont dû temporairement fermer leurs portes, au moins jusqu’au 31 mars. Alors que nous avons rarement eu autant de temps pour lire, l’accès aux livres nous est paradoxalement restreint. Récit d’expériences diverses chez Lit Books, Tintabudi, Kedai Fixi, Rumah Attap et Gerakbudaya.

par Terence Toh

Les librairies indépendantes malaisiennes et les groupes de lecture locaux seront sévèrement touchés pendant deux semaines par le Décret de Contrôle des Mouvements (Movement Control Order, ou MCO) annoncé le 16 mars dernier [par le gouvernement malaisien]. Leurs activités désormais temporairement à l’arrêt, plusieurs d’entre eux s’inquiètent d’un avenir incertain, certains testant de nouvelles méthodes pour tenter de garder la tête hors de l’eau.

Elaine Lau, co-gérante de la librairie Lit Books à Petaling Jaya, nous explique que le MCO les a contraints à fermer leurs portes et à annuler deux grandes rencontres prévues dans leurs locaux. Avec son mari Min Hun, l’autre moitié de Lit Books, elle n’avait pas anticipé que les choses iraient aussi vite et qu’ils se retrouveraient ainsi restreints dans leurs mouvements.

Lit Books (© LOW LAY PHON/The Star)

« Nous avions pour projet d’ouvrir un site marchand un peu plus tard, une fois que nous serions plus établis, car cela suppose un investissement en termes de capital non seulement pour la construction du site lui-même, mais aussi pour l’acquisition de stocks supplémentaires. La situation actuelle étant ce qu’elle est, Min Hun travaille à la mise en place d’une base de données sur notre blog où nos clients pourront ainsi faire leurs commandes », nous dit Elaine Lau d’un ton posé.

« Ils règlent leur achat par virement bancaire et nous leur envoyons leurs livres par la poste ou assurons nous-mêmes la livraison. Ce n’est pas encore un site marchand à proprement parler, mais ça fera l’affaire pour l’instant », ajoute-t-elle.

D’après Lau, Lit Books avait déjà commencé à prendre des commandes à distance via leurs pages sur Facebook et Instagram. Ils se disent très reconnaissants du soutien reçu de la part de leurs clients, anciens et nouveaux. Y aurait-il peut-être quelque chose d’autre qui puisse les aider ?

« Une sorte de gel des impôts et des charges pour les petites entreprises comme la nôtre serait vraiment le bienvenu », nous dit-elle.

Nazir Harith Fadzilah, le fondateur de la librairie Tintabudi à Kuala Lumpur, partage le même sentiment. Il suggère qu’une subvention gouvernementale soit accordée aux petites entreprises pour les aider à payer leurs loyers et autres charges.

Tintabudi (© AZLINA BT ABDULLAH/The Star)

« J’ai constaté un ralentissement de nos activités depuis l’annonce de la propagation du virus. Les gens sortaient moins qu’avant et nos ventes s’en sont ressenties. J’espère qu’un remède au virus sera trouvé rapidement. Si la restriction des mouvements devait être prolongée, nous n’aurions pas d’autre choix que d’attendre que ça se passe », dit-il.

Si les ventes en ligne permettent d’atténuer en partie l’effet de la crise, le gros des ventes se fait normalement dans leurs locaux du Zhongshan Building.

Amir Muhammad, éditeur et gérant de la librairie Kedai Fixi, rapporte quant à lui que les ventes en librairie avant le MCO sont restées correctes, probablement en raison de l’emplacement de la librairie dans le Sunway Putra Mall. Par contre, cette fermeture imposée de deux semaines signifie une perte sèche de chiffre d’affaires, alors que le personnel continuera d’être payé sans perte de salaire. Il ajoute qu’il mise désormais sur des remises en ligne.

Il espère ainsi contrebalancer l’effet du report de la Foire du livre de Kuala Lumpur (KLIBF), pour laquelle il avait tablé sur des recettes brutes de l’ordre de 500 000 ringgits [ndlr : environ 105 000 Euros]. Il avait aussi payé entièrement la location de leur espace pendant la foire.

« Nous avons dû interrompre l’impression de nos six derniers titres. Nous les vendons pour l’instant au format numérique, mais nous envisageons toujours de les imprimer à temps pour KLIBF, quand celle-ci se tiendra », explique Amir Muhammad, qui est aussi le fondateur de la maison Buku Fixi.

Certains espaces de lecture ont par ailleurs annoncé la mise en place d’actions spéciales en ligne. Ainsi, la Rumah Attap Library and Collective, à Kuala Lumpur, a beau être fermée, elle partage malgré tout divers contenus et ressources sur sa page Facebook, comme par exemple une liste de livres en lien avec les épidémies contenant, entre autres, La Peste d’Albert Camus et La maladie comme métaphore de Susan Sontag.

Rumah Attap (© YAP CHEE HONG/The Star)

La maison d’édition et librairie Gerakbudaya, à Petaling Jaya, a lancé une promotion spéciale sur son site, avec le hashtag #StayAtHome&ReadBooks. Elle vend ainsi de nombreux titres à des prix aussi modiques que 10 ringgits [ndlr : environ 2 euros].

« Le MCO nous a pris au dépourvu, mais nous reprendrons notre fonctionnement normal une fois qu’il sera levé. En attendant, nous continuons autant que possible de travailler à la publication de nouveaux ouvrages« , est-il annoncé sur la page Facebook de Gerakbudaya. « Soutenez-nous et tous les autres éditeurs et libraires en ces temps difficiles, l’écosystème littéraire est une chose fragile.« 

© Gerakbudaya

Au même moment, des groupes de discussion littéraire se tournent vers l’Internet pour maintenir le rythme de leurs rencontres. Readings, le plus ancien des groupes de lecture dans la Klang Valley, prévoit une série d’événements en ligne. Pour ce mois-ci, son organisatrice Sharon Bakar envisage de demander à chaque participant d’enregistrer une vidéo de sa lecture. Toutes les lectures seront alors agrégées avec des introductions de Sharon Bakar, puis mises en lignes sur Facebook et YouTube.

« Nous ne sommes pas encore très sûrs de la façon dont cela va se faire, mais nous vous tiendrons au courant. Nous espérons pouvoir poursuivre de la sorte jusqu’à ce que l’on puisse de nouveau se retrouver pour de vrai. Nous ne nous avouons pas vaincus ! » explique Sharon Bakar.

Le groupe de discussion KLBAC sur les littératures de l’imaginaire a récemment tenu une discussion en ligne au lieu de leur rencontre mensuelle habituelle. La fondatrice du groupe, Tina Isaacs, estime que ces discussions ont à la fois des avantages et des inconvénients.

« Les avantages sont que les questions et réponses sont préservées en ligne et accessibles à tout moment par tous les membres. Les inconvénients sont un manque de spontanéité et, parfois, des échanges d’opinion moins robustes », regrette-t-elle.

Elle annonce que leur prochaine discussion en ligne se tiendra le 30 mars sur le thème de 1984, le roman de George Orwell. Elle s’attend à ce que cette rencontre permette de mieux juger de la qualité de ces échanges, et n’exclut pas d’alterner rencontres physiques et en ligne à l’avenir.

« Le MCO nous force à repenser la façon dont nous organisons nos événements et rencontres, à réévaluer ce qui marche et ce qui marche moins. C’est une opportunité pour expérimenter avec de nouvelles techniques et faire meilleur usage de la technologie. On espère que cela nous permettra d’evoluer vers un système plus efficace », conclut-elle.

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