Nouvelles de Malaisie : une lecture

Paru en début d’année 2016, le recueil Nouvelles de Malaisie (Magellan & Cie, collection « Miniatures ») fait partie des rares ouvrages en traduction qu’il nous soit donné de lire afin de mieux appréhender la littérature malaisienne contemporaine. Dans ce recueil, six nouvelles de six auteurs différents : autant dire une aubaine ! L’événement est à ce point rare qu’il valait bien un lancement, chose faite en avril dernier à l’Alliance Française de Kuala Lumpur. Aujourd’hui, c’est une note détaillée de Serge Jardin que nous vous proposons, pour vous inviter à débuter votre année de lecture sous le signe de la Malaisie 

Un état des lieux rapide

Zurinah Hassan

On ne peut pas dire que la littérature de Malaisie encombre beaucoup les étagères des libraires de France et de Navarre. Depuis l’indépendance du pays (1957), vingt-cinq ouvrages ont été traduits dans la langue de Molière, soit moins d’un tous les deux ans. À quelques exceptions près, les auteurs traduits appartiennent à deux grandes familles.
D’un côté, les Malais. Ils écrivent dans leur langue qui est la langue nationale et vivent en Malaisie. Ce sont les poids lourds de la scène littéraire locale. Ils ont tous obtenu le statut enviable et honorifique d’« Écrivain national ». Dans l’ordre chronologique, il s’agit de Keris Mas, le premier à avoir reçu le titre en 1981, puis Shahnon Ahmad (qui a écrit Le Riz), A. Samad Said (Salina), Muhammad Haji Salleh (La poétique de la littérature malaise), Syed Othman Kelantan (Le vent du nord-est), Anwar Ridhwan (L’autre rive) et la dernière, la première femme aussi, Zurinah Hassan (En regardant le port) en 2015 (sur treize « Hommes de lettres nationaux », sept ont été traduits).
De l’autre côté, on trouve les autres Malaisiens. Ils sont d’origine chinoise et indienne, ils sont nés ou bien ont grandi en Malaisie, ils écrivent en anglais et vivent aujourd’hui à l’étranger. Il s’agit de Beth Yahp qui vit en Australie,  Rani Manicka (Grande-Bretagne), Tash Aw (Grande-Bretagne), Preeta Samarasan (France), Shamini Flint (Singapour) et Tan Twan Eng (Afrique du Sud).

Un avant-propos fort à-propos

nouvelles-de-malaisieVoilà 25 ans qu’un recueil de nouvelles de Malaisie n’avait pas été publié en français. Il s’agit de Babouin et autres nouvelles de Malaisie (aux Éditions Olizane) que l’on peut toujours lire avec profit. Ce sont toutes des nouvelles écrites dans la langue malaise, par les auteurs cités ci-dessus et quelques autres.
Nouvelles de Malaisie est un recueil de nouvelles malaisiennes, et non plus seulement malaises. Après une trentaine de pays et de régions du monde parcourus, Magellan se devait de débarquer un jour ou l’autre sur les rivages de Malaisie avec sa collection « Miniatures ». C’est chose faite. C’est un petit format de poche qui ne prendra guère de place au fond de la valise et qui viendra judicieusement compléter le guide de voyage et le petit Dictionnaire insolite de la Malaisie d’Antonio Guerreiro publié en 2015.
L’avant-propos est bref et précis, aussi suivons Pierre Astier et Jérôme Bouchaud qui nous présentent l’ouvrage. À l’image du pays, la littérature de Malaisie est une littérature « éclatée ». Si le malais est la langue nationale et officielle, on y parle et on y écrit encore beaucoup l’anglais et le chinois. Le tamoul avec 5% de locuteurs n’est pas à négliger, sans parler d’une multitude de langues tribales en Péninsule comme sur l’île de Bornéo mais dont la survie est beaucoup plus mal assurée.
Avec trois auteurs malais, de langue malaise et trois auteurs non-malais, de langue anglaise, l’équilibre est respecté. Même si comme toujours, on regrettera l’absence de la moitié du pays que sont le Sabah et le Sarawak. À la décharge de nos « sélectionneurs », il est vrai que les auteurs ne se bousculent pas encore du côté de Kota Kinabalu et de Kuching.

Un recueil de six nouvelles

Anwar Ridhwan

Anwar Ridhwan

Non seulement le choix est judicieux, mais l’ordre de la présentation n’est pas laissé au hasard. On commence avec « La rizière » de Lahuma. Zurinah Hassan rend hommage à un des pères fondateurs, le second « Écrivain national », Shahnon Ahmad. Mais les temps ont changé et la rizière a cédé la place à une zone industrielle.
Tash Aw, dont les trois romans sont traduits en français (mais aucun en malais), est en train de faire une brillante carrière internationale. Il évoque lui aussi l’évolution et les mutations que connaît la Malaisie dans « L’affaire des briques américaines ». Où l’on passe du monde artisanal à l’ère industrielle et où sont incidemment évoquées l’éducation, la mondialisation et la pollution.
Avec « Les sangsues », Anwar Ridhwan nous offre une présentation didactique de l’interdépendance économique entre les différentes communautés. Le fonctionnaire (le plus souvent malais) est payé par l’impôt (le plus souvent chinois). Mais l’impôt n’est prélevé que s’il y a profit. Le profit naît de la consommation et le consommateur est aussi (et de plus en plus) malais.

Shih-Li Kow

Shih-Li Kow

La rivalité entre marchands de nourriture ambulants sur fond de tension ethnique sino-malaise est le sujet choisi par Shih-Li Khow dans « Les diables frits ». Et puis c’est l’union sacrée devant l’arrivée d’un troisième protagoniste : l’étranger (ici bengalo-indonésien). Une concurrence (encore discrète) se profile à l’horizon, la franchise, qui mettra tout le monde d’accord en faisant disparaître un pan entier de la culture populaire de Malaisie, la nourriture de la rue.
Et puis on se déplace vers le monde des esprits, qu’affectionnent tout particulièrement les Malais, avec Saharil Hasrin Sanin où « Une lumière très étrange » représente l’espoir que distille à ses clients, Serena, une diseuse de bonne aventure. Mais elle rêve aussi et elle est tentée à son tour de flouer le destin.
C’est à Limoges, où vit aujourd’hui Preeta Samarasan, qu’a (sans doute) été écrite la dernière nouvelle, « Quelque chose en commun ». Un fait divers (la mort d’un jeune indien dans une prison de Malaisie) est l’occasion d’une remise à l’heure des pendules dans une famille indienne aisée. Et la mort d’un enfant transcende les préjugés sociaux et raciaux. Ce qui permet finalement de clore le recueil sur une note consensuelle et somme toute optimiste.

Vers un horizon élargi

Divers - Nouvelles de SingapourIl faut mentionner les traducteurs, tous les deux français. Brigitte Besson a traduit ici les nouvelles de langue anglaise, mais traductrice professionnelle basée en Malaisie, on lui doit aussi de nombreuses traductions d’ouvrages de langue malaise. Laurent Metzger est un universitaire qui a longtemps vécu à Kula Lumpur et à Singapour avant d’enseigner à La Rochelle. Outre des traductions on lui doit plusieurs ouvrages sur l’islam, les Malais et la monarchie.
En présentant ce recueil de nouvelles consacré à la Malaisie, on ne peut pas ne pas évoquer Nouvelles de Singapour publié en 2013. Redécouverte par Stamford Raffles en 1819, divorcée par la Malaisie en 1965, Singapour, jeune république indépendante a donné naissance à une expérience unique. Là encore, l’équilibre ethnique – inverse à celui de la Malaisie – est respecté avec quatre auteurs chinois, un indien et un malais. Tous ici ont écrit en anglais.
Si les deux pays ont en commun le cadre géographique, l’héritage historique et la diversité du peuplement, les choix politiques postcoloniaux fabriquent aujourd’hui de la contre-mémoire chez l’un comme chez l’autre dont la littérature est à la fois un agent et un témoin.

Une invitation à la lecture

C’est pour ça qu’il faut lire Nouvelles de Malaisie (et sa némésis Nouvelles de Singapour), pour ce qu’ils nous disent sur l’identité de leur pays respectif.
Nouvelles de Malaisie permet de mesurer le chemin parcouru. Non seulement la littérature a permis d’exorciser les fantômes coloniaux, mais aussi les thèmes développés par la première génération d’écrivains, comme la lutte pour l’indépendance et la nostalgie du monde rural. Le riz comme l’hévéa appartiennent aujourd’hui à un monde que nous avons perdu. Mais dans le bol de salade malaisien, l’identitaire et le religieux restent des valeurs sûres.
Ce qu’illustrent aussi ces nouvelles, c’est que le métissage linguistique préfigure peut-être la littérature-monde de demain, mais qu’on ne peut prétendre à l’universalité sans être profondément enraciné.

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