Les Mots et le Monde (2ème partie)

C’est au cours du XIXe siècle que Penang émergea comme un centre d’édition important. Cet essor permit à son tour le développement d’un marché pour toutes sortes de produits imprimés, dont, comme nous l’avons vu dans la première partie de cet article, une production littéraire conséquente, aussi bien dans les langues de la Péninsule qu’en traduction. Mais cette position dominante allait décliner – de manière inévitable, sans doute – dans les années de construction nationale de l’après-guerre, ainsi que nous le relatent Gareth Richards et Mohd Izzuddin Ramli dans leur enquête parue à l’origine en anglais sur le site Penang Monthly.

Le ferment de l’avant-guerre

Les années précédant la seconde guerre mondiale ont vu se poser à travers la Péninsule malaise les jalons d’un nouveau milieu culturel. La conscience nationaliste malaise, alors bourgeonnante, en était l’expression la plus manifeste et son leadership, même au stade embryonnaire, permit la création de réseaux grâce auxquels fut façonnée une large base de sympathisants, aussi bien à Penang qu’ailleurs.

Un exemple remarquable est celui de Sahabat Pena, ou l’Amicale des Écrivains, fondée par le journal local Saudara de Syed Sheikh al-Hadi, qui allait devenir la plus importante organisation malaise d’avant-guerre. Comme le note l’historien Tim Harper : « À son apogée, elle a compté jusqu’à 12 000 membres et a tenu sa première conférence nationale en novembre 1934, qui rassembla un grand nombres d’hommes et de femmes érudits et tous favorables à des avancées sociales et culturelles. »

Au même moment, une nouvelle langue commençait à prendre forme. Dans toute la Péninsule, des rénovateurs de tous bords fondèrent des associations en vue de réformer la langue malaise et d’accroître encore le volume de publications en langue vernaculaire. En 1936, quelque 10 000 exemplaires d’un dictionnaire, Buku Katau, furent imprimés puis mis à disposition du Sultan Idris Training College de Tanjung Malim, devenu l’épicentre de l’enseignement supérieur des Malais en cette période d’avant-guerre. Comme l’explique Rachel Leow, l’établissement « était renommé pour ses lettrés radicaux, ses innovations pionnières dans le domaine de la langue malaise et son implication dans la sphère publique malaise ». En émergea un nouveau style littéraire, tout particulièrement pour le journalisme politique et les romans, célébrant désormais l’amour de la patrie et abordant les vrais enjeux du quotidien. Parmi ces enjeux figuraient la faiblesse économique des Malais, leur marginalisation politique et la réforme religieuse. Même s’il est vrai que, comme l’avance Ariffin Omar, cette tentative de construire, dans les années 1930, un mouvement nationaliste malais viable s’est soldée par un « échec », les bases pour un nouveau récit politique en furent néanmoins jetées.

Za’ba

Za’ba

Des efforts d’institutionnalisation du travail de traduction sont aussi venus s’ajouter à ceux déjà fournis par les maisons d’édition. Le Sultan Idris Training College fut désigné comme le bureau de traduction officiel du gouvernement, avec pour mandat de fournir des textes en malais pour une utilisation dans les écoles malaises. Le Pejabat Terjemah Menterjemah – rebaptisé plus tard Pejabat Karang Mengarang – était sous la direction de l’administrateur et intellectuel bien connu R.O. Winstedt, mais pendant plusieurs années, le traducteur en chef en fut le célèbre linguiste et critique social Zainal Abidin bin Ahmad (Za’ba). Celui-ci avait défini une formation sur deux ans et enseignait lui-même les traducteurs.

À partir des années 1920, le Pejabat Karang Mengarang supervisa deux programmes majeurs de traduction. Le premier, la Malay School Series, publia une gamme éclectique de titres couvrant sujets scolaires, artisanat et même livres pour boy-scouts et filles-éclaireuses. Le second était d’un plus grand intérêt littéraire. Avec Za’ba à la baguette, le Malay Home Library Service publia un total de 64 livres pour enfants mais aussi pour adultes jusqu’à la période précédant l’indépendance. Leurs titres promettent de belles heures de lecture : Autour du monde en 80 jours, Les voyages de Gulliver, L’île au trésor, Sherlock Holmes, Les Contes des Frères Grimm, Aladdin et la lampe magique, et d’autres encore dans la même veine.

En plus des efforts du système colonial d’éducation, les maisons d’édition privées (dont celles de Penang) continuèrent elles aussi à faire d’importantes contributions. Le remodelage de la langue malaise à cette période, et même plus tard, doit beaucoup à la personnalité singulière de Muhammad bin Hanif, qui aura bâti les fondations de la lexicographie politique d’avant-guerre et au sujet de qui nous en savons aujourd’hui davantage grâce aux travaux de recherche de Rachel Leow. Muhammad bin Hanif était un produit du riche milieu intellectuel de Penang des années 1920 et 1930, profitant des libertés de culte et de la presse relativement plus souples que dans les autres États de la Péninsule malaise. Lisant le malais, l’arabe et l’anglais, il suivait et contribuait à divers journaux locaux. Il était en mesure d’apprécier le rôle de Penang au sein de l’empire et son statut d’entrepôt regional, ainsi que la relative domination des Chinois en matière de commerce. Il était aussi exposé à divers courants d’idées, de publications et d’écrivains provenant de l’autre côté du détroit de Malacca. Le langage politique que Muhammad bin Hanif aura aidé à façonner allait trouver une nouvelle expression après les traumatismes de l’occupation japonaise et de la guerre.

Façonner une nouvelle langue

Muhammad bin Hanif aura beaucoup écrit dans l’immédiat après-guerre. Mais le plus important de ses ouvrages reste sans doute son Kamus Politik, un dictionnaire politique publié par l’une des principales maisons d’édition de l’époque, la United Press située sur Jalan Dato Keramat, à Penang. Rédigé en jawi, Rachel Leow décrit ce Kamus comme un « texte fascinant, d’une modernité unique ». Quelques précédents existaient en provenance des Indes orientales néerlandaises, mais tous étaient en écriture romanisée et bien souvent traduits depuis des dictionnaires et des encyclopédies européens. Comme le fait remarquer Leow, Muhammad bin Hanif fut « incité à compiler personnellement son dictionnaire en raison du nombre de termes politiques faisant irruption dans la langue malaise et qui n’étaient qu’à peine compris des lecteurs malais ».

Son dictionnaire était donc aussi bien l’ébauche d’une langue servant à embrasser un monde en mouvement qu’un exercice restreint de lexicographie. Il contient les définitions de 700 mots alors considérés comme nouveaux dans la Péninsule malaise, dont des concepts politiques tirés de l’expérience de la guerre mondiale. « On observe aussi un échange intellectuel profond avec l’empire », avec de longues définitions de termes associés à la règle coloniale – comme « mandat », « copropriété » ou « Commonwealth » – ainsi que des glossaires de mots issus du monde arabe et de l’Inde. Dans son ensemble, ce dictionnaire était, selon Rachel Leow, l’une des plus importantes contributions à « une langue politique nouvelle dans une nation s’extirpant alors de la règle coloniale ». En ce sens, Muhammad bin Hanif peut être considéré comme une personnalité exceptionnelle qui aura connecté le vaste monde avec des intérêts locaux spécifiques, faisant preuve d’une sensibilité à la fois cosmopolitaine et provinciale.

La Malaya de l’après-guerre fut aussi profondement affectée, de diverses manières (pour certaines inattendues), par l’occupation japonaise, et cela plus en termes de forme que de fond. L’éducation idéologique japonaise – sa rhétorique et sa propagande – trouvèrent toutes sortes de résonances dans la pensée et la culture malaises. Comme le souligne Tim Harper, « d’importants réseaux de journalistes, d’acteurs, de cinéastes et de propagandistes furent formés pendant la guerre. » Plus que tout, la japonisation aura inculqué l’idée que c’est « dans la langue qu’est la clé du pouvoir ».

Guerres culturelles

Sans surprise, une grande partie de la production littéraire de la période d’après-guerre fut consacrée au processus de construction nationale, que ce soit avant ou après 1957. La conséquence en fut la centralisation des activités d’édition et de traduction vers la capitale fédérale, Kuala Lumpur. La fondation en 1956 d’une agence pour l’encadrement de la langue nationale, le Dewan Bahasa dan Pustaka (qui fut déplacé de Johor Bahru à Kuala Lumpur l’année suivante) fut le signe le plus évident de cette institutionnalisation. D’une certaine manière, le Dewan Bahasa dan Pusaka reprenait le rôle initialement dévolu au Sultan Idris Training College, en prolongeant la pratique de la traduction et de l’édition d’ouvrages malais pour les écoles, mais aussi, plus tard, pour les établissements d’enseignement supérieur. C’est ainsi que fut créé un canon littéraire malais officiel.

Le Dewan Bahasa dan Pustaka, à Kuala Lumpur, dans les années 1960.

Le Dewan Bahasa dan Pustaka, à Kuala Lumpur, dans les années 1960.

Inévitablement, les activités d’édition et de traduction devinrent profondément impliquées dans les guerres culturelles qui remuèrent de manière sporadique les années 1950 et 1960 et qui s’embraseraient après le vote de la National Language Bill de 1967, et plus encore dans la foulée du Congrès sur la culture nationale, en 1971. Au cœur de ces guerres culturelles, se trouvait la question de la langue. En surface, l’objectif de la promotion du malais était de débarrasser les esprits malaisiens des chaînes du colonialisme et d’un soi-disant élitisme dont la langue anglaise était le premier symbole. Mais la politique linguistique avait aussi pour but de circonscrire l’usage officiel des langues autres que l’anglais. L’article 152 de la Constitution fédérale avait garanti à toutes les communautés ethniques le droit d’utiliser, de préserver et de promouvoir leurs langues maternelles. Dans la pratique, cependant, l’objectif affiché des gouvernements successifs fut de créer une langue, une culture et un système éducatif basés sur le malais. La pluralité du paysage linguistique devait s’effacer pour privilégier le malais comme seule langue officielle de la Malaisie postcoloniale.

Sous la direction énergique de Syed Nasir Ismail, le Dewan Bahasa dan Pustaka se fixa comme objectif de repousser « la vague de l’anglais » et d’établir le malais comme une langue moderne à même d’être utilisée sur les plans de la gouvernance, des sciences, de la politique et de la littérature. Le Dewan était au cœur de l’action politique postcoloniale, et il redoubla d’efforts pour sélectionner, traduire et publier des livres qui seraient ensuite repris dans l’ensemble du système éducatif. En 1967, la National Language Bill votée au Parlement refusait tout statut officiel aux langues autres que le malais, bien que la version finale de la loi définit quelques circonstances exceptionnelles et restait laxe quant à la question du multilinguisme, permettant la traduction en malais de documents d’autres communautés linguistiques, notamment pour l’anglais, le mandarin et le tamoul. Quoi qu’il en soit, ces compromis ne donnèrent satisfaction à personne. Les activistes pro-malais accusèrent Tunku Abdul Rahman d’avoir « vendu les Malais à bas prix ». Syed Nasir lui-même avait déjà menacé : « Ceux qui préconisent le principe de multilinguisme s’aventurent sur un terrain dangereux et adoptent une attitude néfaste qui dessert le peuple de ce pays. » De l’autre côté, les défenseurs de la langue chinoise étaient eux aussi révoltés par l’exclusion de celle-ci du discours national.

Le Dewan Bahasa dan Pustaka redoubla d’efforts pour promouvoir le malais non seulement comme langue d’éducation et de gouvernance, mais aussi comme celle de la « littérature nationale ». Il ne pouvait en aucun cas s’agir de mauvais malais, mais bien uniquement de bahasa Melayu tulen (malais pur) ou Melayu halus (malais raffiné). Les possibilités d’un pluralisme et d’une hybridité linguistiques furent ainsi complètement neutralisées au nom d’une pureté faisant autorité.

Au début des années 1980, le Dewan Bahasa dan Pustaka mit en place un département formellement dédié à la traduction afin d’institutionnaliser des activités déjà pratiquées depuis sa création. Les titres traduits appartenaient à tous types de disciplines académiques, dont la littérature. Il est clair que les titres choisis pour publication reflétaient les besoins perçus de développement pour le pays – de manière purement pragmatique – et, surtout, la trajectoire désormais circonscrite de la politique linguistique nationale.

L’Institut malaisien du livre et de la traduction

L’étape suivante d’institutionnalisation des traductions officiellement sanctionnées fut la création en 1993 de l’Institut malaisien du livre et de la traduction (ITBN, Institut Terjemahan dan Buku Negara). L’Institut reprit les activités de traduction autrefois attribuées au Dewan Bahasa dan Pustaka. Sa mission était on ne peut plus claire : « Accroître le nombre de traductions et de publications de qualité en langue malaise et basées sur la connaissance, accroître les efforts pour la traduction et la publication des grandes œuvres nationales en langues étrangères, et soutenir la politique gouvernementale et les autres parties prenantes dans le domaine de la traduction et de la publication d’ouvrages. » Plus d’un millier de livres traduits furent ainsi produits au cours des deux décennies qui suivirent.

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La traduction allemande de Kampung Boy de Lat.

L’accent mis par l’ITBN sur la traduction d’œuvres littéraires, pour la littérature nationale vers les langues étrangères et vice-versa, n’aura été que modeste. À cet effet, on notera quelques collaborations intéressantes, et d’autres plus surprenantes. En partenariat avec le Goethe-Institut, Kampung Boy de Lat a paru en allemand sous le titre Ein Frechdachs aus Malaysia, tandis que West-östlicher Divan, le recueil de poèmes lyriques de Goethe, inspiré par le grand poète persan Hafez, a été publié en malais sous le titre Sajak-sajak daripada Diwan Barat-Timur. Le programme de traduction de l’ITBN avec la maison d’édition française Les Indes Savantes aura permis la traduction en français des œuvres des Écrivains Nationaux, dont Anwar Ridhwan, Keris Mas et A. Samad Said. L’ITBN s’est aussi investi dans la réédition de romans japonais célèbres, dont Desi Salji (Pays de neige) de l’illustre Yasunari Kawabata. Par ailleurs, le recueil Antologi Cerpen: Malaysia-Taiwan, réalisé en partenariat avec le Chinese Centre PEN International, marque une avancée sensible pour les traductions entre langues malaise et chinoise.

Quelques traductions parues aux Indes Savantes.

Quelques traductions parues aux Indes Savantes.

La nouvelle vague

Les travaux de traduction financés par le gouvernement se poursuivent. Mais ils restent soumis – comme c’est le cas depuis maintenant quatre décennies – au conservatisme, à la contrainte et à la censure, sans oublier à la loi. Les niveaux de proscription officielle atteints en Malaisie dans divers domaines artistiques – le cinéma, le théâtre, la télévision, la musique, la presse, la bande dessinée ainsi que les livres – sont tristement célèbres. Silverfish Books, la librairie indépendante basée à Bangsar, rapporte que la censure ou l’interdiction pure et simple s’est ainsi vue appliquée à des auteurs aussi divers que Milan Kundera, Khalil Gibran, Chinua Achebe, Salman Rushdie, Anthony Burgess et Irving Welsh. Une liste pour le moins extraordinaire. Des écrivains malaisiens comme Faisal Tehrani ou le cartooniste primé à plusieurs reprises Zunar ont eux aussi été soumis à la censure et même à des accusations de sédition.

Étant donné la menace de répression constante, il est peut-être un peu étonnant que des maisons d’édition commerciales et indépendantes se soient engagées dans ce secteur. Les maisons commerciales sont attirées par le potentiel du marché malaisien, sur lequel dominent les livres écrits en anglais (et non pas des traductions vers l’anglais depuis d’autres langues). Mais ces éditeurs sont aussi connus pour être allergiques à la fiction en traduction. Il faut rappeler que le marché mondial de la traduction littéraire – englobant fiction, poésie, théâtre, livres jeunesse et essais – est absolument minuscule (par exemple, environ 3% de la production éditoriale annuelle en Grande-Bretagne [NdT : de l’ordre de 16% en France, premier pays traducteur au monde]).

Un exemple frappant permet de mieux comprendre la situation. L’écrivain Tan Twan Eng, né à Penang, a reçu des louanges mondiales pour deux excellents romans : The Gift of Rain (2007), sélectionné pour le premier tour du Man Booker Prize, et The Garden of Evening Mists (Le Jardin des Brumes du Soir, 2012), qui a remporté le Man Asian Literary Prize et le Walter Scott Prize de fiction historique. Le premier des deux a été traduit dans une flopée de langues européennes, dont l’italien, l’espagnol, le grec, le roumain, le tchèque, le serbe, le russe, le hongrois et bientôt le français ; quant au second, il a été traduit en mandarin, en thaï, en coréen, entre autres. Mais bizarrement, aucun de ces deux romans n’a été traduit en malais, et selon Tan lui-même, ce n’est pas faute d’avoir essayé. D’autres écrivains pourtant salués par la critique comme Preeta Samarasan et Tash Aw font eux aussi l’objet d’une semblable inattention.

Face à un tel désintérêt, là où les maisons d’édition commerciales redoutent de s’avancer, ce sont les maisons indépendantes qui ont réellement donné un nouvel élan à la traduction littéraire. Quelles que soient leurs motivations, il ne fait aucun doute que ces « indés » se positionnent comme des bastions de résistance face à des conceptions de la culture perçues comme autoritaires, notamment ce que d’aucuns appellent la main invisible des agences comme le Dewan Bahasa dan Pustaka.

Deux pionniers de longue date méritent une mention spéciale. Raman Krishnan a fondé Silverfish Books en 1999, d’abord sous la forme d’une librairie, puis, deux ans plus tard, comme maison d’édition en réponse directe, selon lui, à la médiocrité d’une bonne partie de la littérature malaisienne. Aujourd’hui, Silverfish Books s’est imposé comme l’un des principaux éditeurs d’œuvres malaisiennes en anglais, bien qu’une attention moindre ait été portée à la traduction littéraire hormis pour quelques textes historiques majeurs. Raman se veut optimiste pour l’avenir et dit au sujet des auteurs contemporains : « Il se passe beaucoup de choses, mais il reste encore beaucoup à faire. Le courage pour repousser les limites et la faim d’apprendre sont réels. »

À peu près au même moment que naissait Silverfish Books, Chong Tong Sin fondait à Petaling Jaya le Strategic Information and Research Develoment Centre et sa filiale GB Gerakbudaya, avec l’ambition ouvertement politique de dégager un plus grand espace démocratique. Si la plupart des titres du SIRD sont des essais, Chong s’engage aussi à publier quelques œuvres de fiction et de poésie, et il aura permis la traduction d’œuvres depuis et vers le malais, le mandarin et l’anglais. Autre rôle tout aussi important : GB Gerakbudaya agit en tant que distributeur national et international pour la plupart des éditeurs malaisiens indépendants – un maillon indispensable de la chaîne du livre.

Parmi tous les éditeurs indépendants qui ont réussi à s’imposer ces dernières années, la place d’honneur revient sans doute à Amir Muhammad et à sa maison Buku FIXI, fondée en 2011. FIXI a ainsi publié plus de 150 titres en malais et en anglais, se spécialisant dans la fiction urbaine, avant-gardiste et originale. En reconnaissance de son impact, la jeune maison s’est vu décerner le Bookseller International Adult Trade Publisher Award à la Foire du Livre de Londres en 2014. Une évolution récente lui ouvre de nouvelles voies créatrices : sous la bannière Fixi Verso, Amir Muhammad s’est en effet lancé dans la littérature en traduction, avec des versions en malais d’œuvres d’auteurs mondialement connus comme Neil Gaiman, Stephen King, John Green, Haruki Murakami et d’autres encore. « Je voulais répandre du bonheur ! dit-il. Ce sont des auteurs que j’aime lire, alors je me suis dit (et j’espère) que des lecteurs plus à l’aise en malais les apprécieront tout autant. » Une anthologie de textes en traduction, Malay Pulp Fiction, est prévue à parution à la Foire du Livre de Londres en mars 2017.

Si voir son livre publié – ou ne serait-ce même qu’une nouvelle dans une anthologie –, peut paraître comme le saint Graal pour tout écrivain en herbe, il est vrai aussi que les revues littéraires ont souvent servi de plate-formes de lancement pour de nouvelles plumes, de nouvelles idées fortes. L’émergence d’une nouvelle génération de revues indépendantes reflète à la fois une crise et une opportunité. Il y a en effet eu une chute du nombre de textes littéraires expérimentaux publiés dans les journaux institutionnels, ou même dans les journaux et magazines commerciaux qui avaient l’habitude de diffuser des œuvres de fiction dans leurs pages. Dans ce vide se sont engouffrées toutes sortes de nouvelles initiatives, à la fois numériques et imprimées.

Deux de ces magazines d’excellence donnent une place de choix à la traduction littéraire. Installé à Langkawi depuis neuf ans, Jérôme Bouchaud est aux avant-postes d’une nouvelle vague de littérature en traduction. Auteur de nombreux livres de voyage, traducteur de romans, de nouvelles et de poèmes de l’anglais vers le français, il anime le site Lettres de Malaisie, un webzine en français dédié à la littérature en provenance ou au sujet de la Malaisie. Il est aussi le fondateur des Éditions Jentayu, une jeune structure d’édition se consacrant aux littératures d’Asie et à la traduction littéraire. Sa publication principale est la revue éponyme Jentayu, une revue semestrielle dédiée à des textes venus de toute l’Asie en traduction française, et qui jusqu’à présent a publié une centaine d’auteurs.

Bouchaud se veut philosophe quant à la vitalité des échanges littéraires transfrontaliers : « La traduction littéraire est pour moi d’une importance capitale dans le monde d’aujourd’hui. Vivre dans un monde globalisé ne signifie pas nécessairement que nous nous comprenons mieux, que nous sommes prêts à ouvrir grands nos yeux et à éprouver de l’empathie pour la vie des autres, qu’ils soient proche ou loin de nous.” Selon lui, la littérature – “l’art de raconter des histoires” – est l’un des outils les plus puissants à notre disposition “pour exprimer les particularités et les ambiguïtés de la vie… pour nous retrouver dans un monde qui soit non seulement étrange, mais aussi dans lequel on puisse se reconnaître. »

Les revues Jentayu et Kisah | Naratif.

Les revues Jentayu et NARATIF | Kisah.

La nouvelle revue littéraire bilingue NARATIF | Kisah, lancée récemment et unaniment saluée en marge du Festival Littéraire de Kuala Lumpur, répond aux mêmes attentes. L’un de ces éditeurs, Pauline Fan, a longtemps été impliquée dans les arts subtils de la lecture, de la réinterprétation et de la traduction d’œuvres étrangères de fiction et de poésie. Mettant en avant aussi bien des voix littéraires déjà établies que des nouvelles plumes, la revue cherche à « explorer le concept de récit – à travers la reconstruction, la réinterpretation, l’expérimentation avec formes et genres, ainsi qu’à travers la traduction littéraire et la mise en récit visuelle. » C’est une plate-forme qui se veut combler un manque, comme l’explique Fan, « car la confluence des traditions orales et de l’expression écrite est quelque chose qu’il nous est rarement donné d’observer dans la région ».

Un futur au conditionnel

La traduction littéraire jouit d’une longue et riche histoire dans le monde malais. Et Penang occupe une place importante dans ce développement, tout d’abord comme l’un des tout premiers centres d’édition au XIXe siècle, puis dans le ferment social et politique des années d’avant-guerre. Mais il est aussi indéniable que la production littéraire et l’industrie de l’édition se sont depuis largement déplacées du côté de Kuala Lumpur. La force de gravité vers le centre à la fois commercial, politique et culturel aura été trop forte.

Néanmoins, Penang reste relativement bien positionnée pour profiter d’une scène littéraire de plus en plus fluide et dynamique, se souciant de moins en moins de l’emplacement physique. Des maisons d’édition locales comme Areca Books, Clarity, Entrepot et l’agence étatique George Town World Heritage Incorporated ont publié des livres d’une forte valeur ajoutée, même si, à l’exception de certains titres jeunesse de Clarity, elles se sont pour l’instant tenues à l’écart de la littérature. Le rendez-vous annuel du Festival littéraire de George Town est désormais fermement ancré comme l’un des premiers événements littéraires du pays, et représente une opportunité unique pour les écrivains du monde entier de se rencontrer et d’échanger des idées. La Universiti Sains Malaysia propose quant à elle un cursus d’études de traduction jouissant d’une bonne réputation. Et Penang elle-même affiche son aspiration à se reconvertir en hub culturel offrant un environnement dynamique et propice à la créativité.

Toutes ces ambitions seront difficiles à mener de front. Une approche culturelle autoritaire et de plus en plus intolérante se fait clairement entendre dans le discours politique actuel, peut-être même à des niveaux jamais atteints jusqu’à présent. Les habitudes de lecture évoluent, moins suivies, même si la mort de la fiction aura été largement exagérée. Maintenir une activité d’édition sur le long-terme relève de la gageure. L’appréciation pour la langue connaît aussi des évolutions : de plus en plus pragmatique, de moins en moins vitale et chérie. Et les écrivains, tout particulièrement les plus jeunes, devront s’abstenir de tout nombrilisme et au contraire jeter leurs regards sur un monde qui mérite et qui ne demande qu’à être écrit de manière intelligente, sensible et engagée. Des écrits que les lecteurs voudront lire, quelle qu’en soit la langue.

gareth-2Gareth Richards est auteur, éditeur et libraire. Il a co-édité l’ouvrage Asia-Europe Interregionalism: Critical Perspectives (Routledge, 1999) et écrit les textes de deux livres de photographies : Portraits of Penang: Little India (Areca Books, 2011) et Panicrama (Tan Yeow Wooi Culture and Heritage Research Studio, 2016). Il est le fondateur de la librairie Gerakbudaya Bookshop, à Penang.

izzuddinMohd Izzuddin Ramli est chercheur au  Penang Institute au sein du groupe Nusantara Studies. Ses centres d’intérêt portent sur la culture, la vie politique locale et les études subalternes. Ses recherches touchent aux activités littéraires dans le contexte de Penang, et plus particulièrement au domaine de la traduction. En dehors de son travail académique, il commente l’actualité politique et sociale pour Penang Monthly et d’autres portails d’actualité malaisiens. Certains de ses travaux peuvent être lus dans Lastik! Lontaran Batu-Batu Kerikil (2016), Prisma: Koleksi Rencana Kontemporari, Suara Anak Muda, Seni dan Budaya (Merpati Jingga, 2015) et Letters to Home: Young Malaysians Write Back (Matahari Books, 2016).

Lire l’article dans sa version originale sur le site de Penang MonthlyLettres de Malaisie tient à remercier les auteurs et Julia Tan pour leur accord donné à cette publication.

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