Rencontre avec Brigitte F. Bresson, traductrice littéraire en Malaisie

Bien peu de livres en traduction depuis la langue malaise arrivent sur nos rivages. Parmi ceux qui nous sont déjà parvenus, plusieurs ont été traduits par Brigitte F. Bresson. Passeur de sens, négociateur des possibles, passerelle culturelle… Brigitte — ou Leha de son prénom malais — est un peu tout cela à la fois. Partons à la rencontre de cette traductrice trilingue établie en Malaisie depuis 25 ans déjà. 

Vous travaillez avec l’ITBM (Institut Terjemahan dan Buku Malaysia, c’est-à-dire l’Institut Malaisien du Livre et de la Traduction) à la traduction de plusieurs ouvrages d’auteurs malaisiens, depuis la langue malaise vers le français. Comment en êtes-vous venue à vous spécialiser dans ce domaine ?

Brigitte F. BressonEn fait, je suis traductrice de formation, j’ai fait partie de la toute première promotion du BTS de Traducteur Commercial, à Dijon. Puis j’ai continué mes études en faculté de langues (anglais), et j’ai ensuite été Assistante de français à l’Université de Pennsylvanie, à Philadelphie, où j’enseignais le français aux étudiants de 1ère et 2ème année, tout en suivant des cours de maîtrise gratuitement. Je suis tombée amoureuse de la langue et de la littérature françaises, en les voyant depuis l’extérieur en quelque sorte. J’ai donc fait des demandes, et j’ai ainsi poursuivi mes études à l’Université d’Illinois à Urbana-Champaign. J’ai fait une maîtrise de littérature française, et la moitié de mon doctorat (j’ai passé l’examen et il ne me restait plus qu’à écrire ma thèse) en littérature française également.

Quand je suis arrivée en Malaisie en décembre 1988, je ne parlais pas un mot de malais. En tant qu’épouse étrangère, je n’avais pas le droit de travailler, et je me suis occupée comme je pouvais. J’ai appris le malais, et je suis à présent trilingue.

Je fais beaucoup de traductions pour l’ITBM, et les romans ne sont que la partie visible de l’iceberg. En fait je traduis surtout des documents d’état civil, des diplômes, des contrats, des manuels d’utilisation, des discours politiques. Je corrige aussi les traductions faites par d’autres.

Dictionnaire Français-MalaisJe pense que je suis une des rares personnes dans le pays à être parfaitement trilingue (français – malais – anglais) avec une formation littéraire, grammaticale et linguistique. D’autre part, je possède également une connaissance culturelle des pays concernés, ce qui est très important en traduction.

Je travaille en freelance, et entre autres, je réécris le dictionnaire français-malais pour Dewan Bahasa dan Pustaka (Conseil de la Langue et de la Littérature). J’ai été embauchée au départ pour le réviser, mais la qualité du dictionnaire est telle qu’il s’agit en fait d’une réécriture. Je fais également beaucoup de traductions dans le domaine de l’art, en particulier pour Galeri Petronas, et ces traductions-là sont généralement de l’anglais vers le malais.

Comment organisez-vous votre journée de travail ? Avez-vous des habitudes particulières pour vous mettre dans le bain de la traduction ?

J’aime travailler la nuit. Comme je travaille depuis chez moi, les journées sont généralement interrompues : j’ai trois enfants, que j’ai élevés moi-même, sans l’aide d’une domestique comme il est courant en Malaisie. Il faut donc s’occuper des enfants, faire la cuisine, tenir la maison, s’occuper des animaux (j’ai une vingtaine de chats, la plupart abandonnés devant ma porte et recueillis), etc. Mais la nuit, tout est calme, il n’y a ni visites ni coups de fil, et je travaille souvent jusqu’à 4 ou 5 heures du matin.

Quelle langue parlez-vous lors de votre traduction ? La vôtre, celle de l’auteur, un peu des deux ?

Latiff Mohidin - Le MékongJe pense qu’une bonne traduction est une traduction dans laquelle le traducteur est invisible. Je m’efforce donc de parler la langue de l’auteur, surtout pas la mienne ! Par contre, lorsque le contexte culturel n’est pas familier au lecteur, il faut s’efforcer de lui faire comprendre la situation tout en restant invisible en tant que traducteur, donc je dirais qu’il faut parler la langue de l’auteur et celle du lecteur, mais surtout pas la mienne. Je ne suis qu’un fantôme, un moyen de faire passer un message.

On dit souvent des traducteurs qu’ils sont des écrivains frustrés ! Ecrivez-vous vos propres textes ou limitez-vous votre activité littéraire à la traduction ?

Hahaha ! J’ai effectivement écrit pendant quelques temps, et puis la situation politique a changé, et la censure est venue. J’ai contribué à un webzine français, incognito. Maintenant que la scène littéraire recommence à s’ouvrir, je vais certainement m’y remettre. J’ai plusieurs projets en tête, il faut juste que je trouve le temps !

Parmi les auteurs que vous avez déjà traduits, quel serait celui que vous préférez ? Parmi ceux non encore traduits, en malais ou en anglais, lesquels appréciez-vous tout particulièrement ?

Personnellement, mon auteur « classique » préféré est Shahnon Ahmad, car il y a dans ses œuvres non seulement une réflexion sociale et politique (et non une propagande gouvernementale), mais également une réflexion linguistique que je n’ai encore retrouvée nulle part ailleurs. Je ne sais pas si tous ses romans seront un jour traduits, mais j’aimerais beaucoup le faire.

Sinon, j’aimerais traduire les nouveaux auteurs pour les faire connaître au public français.

Comment se déroule le choix de traduire tel ou tel ouvrage ? Avez-vous carte blanche auprès de l’ITBM, ou est-ce un choix collégial ? Ou bien n’avez-vous généralement pas votre mot à dire ?

Amil Jaya - Chasseurs de TêtesLa décision ne m’appartient pas. Je ne suis pas employée par l’ITBM, je suis indépendante. Je n’ai pas mon mot à dire. On me propose une traduction, et j’ai seulement le choix de l’accepter ou pas. Ceci dit, j’aimerais être consultée sur le choix des titres à traduire, car je pense qu’en tant que française, je pourrais leur apporter mon avis sur ce qui intéresse davantage le public français.

(Il y a bien des années de cela, j’avais été invitée par l’attaché culturel de l’ambassade, qui voulait que je coopère à la traduction en malais d’un roman de Tahar Ben Jelloun. J’avais exprimé mon opinion, qui était que le roman ne serait jamais publié en Malaisie sans modifications, à cause de la censure qui existe ici. La traduction a été faite, sans moi, le roman a été publié, et presque aussitôt censuré et interdit à la vente. Une connaissance culturelle du pays est donc importante).

Si peu d’œuvres sont traduites du malais au français, c’est également le cas dans le sens inverse, du français au malais. Quelle est la politique de l’ITBM en la matière ? Vous a-t-on proposé de traduire une œuvre littéraire francophone en bahasa malaysia ?

Keris Mas - La jungle de l'espoirPeu d’œuvres sont traduites du malais au français, faute de traducteurs qualifiés, je pense. la traduction littéraire demande un temps considérable, un niveau de français élevé, une connaissance solide de la grammaire et surtout du vocabulaire français, et il n’existe à ce jour qu’une poignée de personnes capables de le faire (je pense, en particulier à Monique Zaini-Lajoubert et moi-même). Dans le sens inverse, c’est encore plus difficile, car la plupart des étudiants de français n’atteignent pas le niveau de langue nécessaire pour pouvoir faire des traductions littéraires.

Ensuite il existe un problème de distribution. Il faudrait avoir des contacts avec des maisons d’édition françaises, et pour l’instant seul l’ITBM a les moyens d’assister aux fêtes du livre en Allemagne et en France pour vendre les droits à des maisons d’édition françaises.

Et finalement, il existe aussi un problème de droits d’auteur. Les auteurs ne possèdent pas les droits de leurs œuvres, qui sont détenus par les maisons d’édition malaisiennes. Un auteur ne peut donc pas me demander, par exemple, de traduire son livre, il faut que ce soit la maison d’édition qui me le demande. (Ceci est toujours d’actualité, la poétesse Siti Zainon me demande depuis longtemps de traduire ses livres en français, mais tant que je n’ai pas le feu vert de l’ITBM je ne peux rien faire).

Il n’existe qu’une poignée de traducteurs parlant couramment les deux langues et possédant également une connaissance des deux cultures, malaise et française. Là encore, je pense à Monique et moi-même.

Mas - Le grand commerçant de Kuala LumpurLa politique de l’ITBM est de promouvoir la littérature malaisienne, et pas l’inverse. On ne m’a donc jamais proposé de traduire d’œuvres françaises en malais (en dehors du fiasco de la traduction de Tahar Ben Jelloun, mais c’était avant même que je commence à travailler pour l’ITBM).

Par contre, je suis en train de traduire une série d’articles du français au malais sur les relations entre la France et la Malaisie, du point de vue littéraire, cartographique, ethnographique, etc. qui sera publiée sous forme de livre sous peu (mais je ne peux pas en parler en plus amples détails car je suis tenue par le secret professionnel). Néanmoins, il ne s’agit pas d’une œuvre littéraire. En dehors de l’ITBM, j’aimerais beaucoup traduire les nouveaux auteurs malaisiens, et j’espère bien travailler un jour avec Amir Muhammad.

Entrez-vous en contact avec les auteurs que vous traduisez ? Ont-ils des réactions particulières face à votre travail ?

Je ne fais pas que des traductions pour l’ITBM, je suis en fait traductrice indépendante et je suis en contact avec de nombreuses personnes qui me demandent de traduire leurs textes. Généralement, j’ai de très bonnes relations avec les auteurs : artistes, critiques littéraires ou critiques d’art. Je suis toujours prête à collaborer, et si je décèle un problème de fond dans le texte, je contacte l’auteur pour modifier le texte ensemble.

Un grand débat agite depuis des années la scène littéraire malaisienne, à savoir la question de la langue : n’est pour l’instant reconnue comme littérature nationale que la littérature en langue malaise, la littérature en langue anglaise, bien que riche et variée, n’étant encore considérée que comme de seconde zone. Pouvez-vous nous éclairer sur le sujet et peut-être nous donner votre avis ?

Brigitte Leha en familleNous entrons ici dans le domaine politique ! Les malais se considérant comme le groupe ethnique dominant, il va de soi qu’ils ne reconnaissent que le malais comme langue légitime de la littérature nationale. Je pense qu’il en sera ainsi tant qu’ils considéreront les non-malais comme des citoyens de seconde classe. Venant d’un pays démocratique comme la France, la simple notion de « race » me hérisse le poil !!!! J’aimerais que toutes les voix puissent se faire entendre, et surtout celles des minorités, qui s’expriment souvent en anglais qui reste, malgré tout, la lingua franca de la Malaisie.

Avec le développement numérique du monde de l’édition et la multiplication des blogs littéraires, un intérêt toujours plus grand est porté vers les écrivains asiatiques, et notamment malaisiens. Quel avenir entrevoyez-vous pour la littérature malaisienne en traduction ?

Je pense qu’il existe un très bon avenir pour la littérature malaisienne en traduction, car si les français lisent beaucoup, très peu lisent en anglais, et encore moins en malais ! Le seul avenir pour la littérature malaisienne en France est donc par le biais de la traduction.

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