Les romans malaisiens anglophones (5/5)

Nous vous proposons aujourd’hui le dernier épisode de la série en cinq actes sur les « romans malaisiens anglophones ». Présentée par Chuah Guat Eng, elle-même romancière et invitée du prochain Festival littéraire de Georgetown (27-29 novembre), et disponible en anglais sur le site du Star 2.com, cette série retrace les prémisses et l’évolution du genre romanesque en Malaisie de 1965 à nos jours et donne les clés d’une meilleure compréhension du petit monde malaisien de l’édition et de la littérature… côté anglophone.

Premier article : Les romans malaisiens anglophones (1/5)
Deuxième article : Les romans malaisiens anglophones (2/5)
Troisième article : Les romans malaisiens anglophones (3/5)
Quatrième article : Les romans malaisiens anglophones (4/5)

Un secteur local de l’édition en plein boom

Chuah Guat Eng

© Hosea Aryo Bimo W.N.

J’ai écrit, dans mon article précédent, sur la hausse remarquable du nombre de romans malaisiens anglophones publiés entre 2004 et 2014. Cette hausse est en partie due aux contributions des auteurs expatriés ou issus de la diaspora, mais ce sont bien les romanciers locaux qui dominaient alors le secteur, représentant 60 % des auteurs et produisant 60 % des romans. Certains lecteurs m’ont suggéré que ce regain de production devait beaucoup beaucoup aux exemples motivants donnés par les auteurs diasporiques Rani Manicka, Tash Aw et Tan Twan Eng, qui ont tous trois remportés d’importants prix littéraires. Cela est peut-être vrai au niveau individuel, dans le cas de certains auteurs, mais le modèle de croissance des trois catégories de romans malaisiens anglophones – locale, diasporique et expatriée – oblige à un constat différent.

Malgré toute l’excitation suscitée par ces romanciers lauréats, le rythme de publication de romans diasporiques n’est guère spectaculaire d’année en année. Il a d’abord vacillé entre un et deux romans par an, a grimpé à quatre en 2009 – sa meilleure année – avant de tomber à trois en 2010, puis zéro en 2011. Ce rythme est remonté à deux livres par an entre 2012 et 2014, mais sur ces six romans, trois ont été publiés par des maisons d’édition locales ou singapouriennes. Est-ce un signe que l’intérêt du secteur international de l’édition pour les romans malaisens anglophones s’est refroidi ? Le temps nous le dira.

Tash Aw - Le Tristement Célèbre Johnny LimCe qui ne peut être ignoré, c’est qu’après leur premier roman « malaisien », plusieurs auteurs diasporiques ont situé leurs romans suivants dans d’autres pays, principalement asiatiques. Il faut aussi constater que les romans malaisiens anglophones écrits par des auteurs expatriés en Malaisie, parus selon un rythme de deux ou trois par an entre 2010 et 2013, ont tous été publiés en Malaisie ou à Singapour, et non pas dans les pays d’origine des romanciers. En comparaison, les romans malaisiens anglophones d’auteurs locaux ont suivi une courbe ascendante et ininterrompue : un roman par an de 2004 à 2006, trois par an de 2007 à 2010, quatre en 2011 et 2012, cinq en 2013, et un impressionnant total de dix romans en 2014. Une des raisons de cette croissance soutenue est incontestablement le soutien donné aux auteurs par un nombre croissant de maisons d’édition locales et régionales. Quelles étaient ces maisons d’édition et que publiaient-elles ?

21 ImmortalsEntre 2004 et 2009, les principaux éditeurs étaient des sociétés bien établies, mais peu connues pour avoir publié de la fiction. Leurs incursions dans le monde du roman malaisien anglophone se sont limitées à un seul ouvrage (dans le cas des Editions Didier Millet) ou à plusieurs ouvrages d’un même auteur (dans le cas de Pelanduk). A chaque fois, néanmoins, il s’est agi de romans historiques écrits par des auteurs déjà âgés. A partir de 2010, d’autres maisons d’édition ont fait leur apparition sur le marché des romans malaisiens anglophones. Parmi les premières, on compte Silverfish et MPH. Bien que leur activité principale soit la vente et la distribution de livres, ces deux sociétés avaient déjà publié plusieurs recueils de nouvelles d’auteurs malaisiens ou expatriés au cours des années précédentes. Silverfish s’est d’abord essayé au roman avec la série policière des Inspecteur Mislan, de Rozlan Mohd Noor, et a publié dans la foulée cinq autres romans, dont deux en 2014. Quant au groupe MPH, il s’est lancé avec The Bomoh Apprentice de Geoffrey Walker, avant de publier encore trois autres romans d’auteurs expatriés en Malaisie, le dernier en 2012.

Brian Gomez - Devil's PlaceA partir de 2012, on observe l’émergence d’un groupe de nouveaux éditeurs indépendants, particulièrement intéressants parce qu’ils visent de manière spécifique les nouvelles générations de lecteurs. En ce sens, ils sont plus à même de décider des futures tendances de développement des romans malaisiens anglophones. Fixi Novo est sans conteste l’éditeur le plus dynamique, suivi par Lejen Press. Ces deux maisons ne sont pas nouvelles dans le monde de l’édition ; au cours des années précédentes, elles se sont fait connaître en publiant des ouvrages de « pulp fiction » en langue malaise (dont des romans). En 2012, Lejen Press a lancé le premier des romans d’A.B. Hashim dont le narrateur s’avère être un Occidental du nom d’Angus Baird. En 2013, Fixi Novo a signé son entrée avec une triplette : le roman d’un auteur expatrié (Son Complex, de Kris Williamson) et deux romans d’auteurs malaisiens (Wedding Speech de Khaliza Khalid, et Devil’s Place de Brian Gomez, qui l’avait déjà auto-publié en 2008). En 2013 et 2014, trois nouvelles maisons d’édition s’adressant à un lectorat jeune – Poket Press, Jemariseni et Terfaktab Media – ont lancé leur premiers romans malaisiens anglophones.

Fixi NovoCe que cette vue d’ensemble nous montre, c’est que, malgré toute la fierté que peuvent ressentir les Malaisiens à l’égard des romanciers diasporiques ayant reçu des prix internationaux, les maisons d’édition locales ne cherchent pas à produire des romans dans cette même veine. Ce parti pris est même clairement affiché dans le manifeste un brin ironique de Fixi Novo : « Nous publions des histoires sur la réalité urbaine de la Malaisie. Si vous voulez partager les histoires de votre grand-mère sur la Seconde guerre mondiale, envoyez-les ailleurs et vous finirez peut-être bien par gagner le Booker Prize ».  En d’autres mots, il y a débat aujourd’hui dans le monde de l’édition malaisien anglophone sur ce qu’être « Malaisien » veut dire de nos jours. Ce débat ne trouvera peut-être jamais de dénouement, mais il aura certainement des répercussions sur le développement à venir du genre romanesque en Malaisie, influençant non seulement le contenu et le style des romans publiés, mais aussi les goûts de lecture de ceux à qui ces romans s’adressent.

Quant aux écrivains dont les romans ne rentrent pas dans les cases déterminées par ces éditeurs, ils devront continuer à s’auto-éditer. Depuis des années, la proportion de romans malaisiens anglophones auto-publiés se maintient à un niveau élevé – environ 20 % du secteur. En même temps, l’auto-édition n’est plus aussi connotée qu’avant. Elle est devenue, comme Wattpad et le crowdsourcing, une méthode parmi d’autres pour les écrivains de proposer leurs romans à leurs lecteurs. Il me semble que la diversité des modes de publication des romans malaisiens anglophones démontre un dynamisme qui ne peut qu’être de bon augure pour le développement du genre. Le nombre de romanciers prêts à s’investir non seulement dans leurs travaux mais aussi dans ceux de leurs compatriotes suggère une sorte d’industrie artisanale, ce qui est la marque incontestable d’une vraie impulsion créative locale, indépendante des allées et venues occasionnelles de grandes maisons d’édition étrangères.

Bâtir un lectorat local

Tan Twan Eng - The Garden of evening mistsJe faisais la remarque plus haut que, jusqu’en 2010, la plupart des nouveaux romans publiés étaient des romans historiques dont l’action se situe à la période coloniale. Après 2010, de tels romans ont encore été écrits par des auteurs diasporiques, mais sur la scène locale, ils ont commencé à disparaître, remplacés surtout par de la littérature de genre ou de la « pulp fiction ». J’ai fait référence à Fixi Novo, qui annonce la couleur en se disant spécialisé dans la « pulp fiction » et qui ne fait aucun mystère de son désintérêt pour les « histoires de grand-mère sur la Seconde guerre mondiale ». Cet extrait tiré de son manifeste a suscité de vives réactions de la part de certains de mes lecteurs. L’un d’entre eux a avancé l’idée que ce manifeste était désobligeant à l’endroit des romans d’auteurs diasporiques comme Rani Manicka, Tash Aw et Tan Twan Eng (qui se situent tous, au moins en partie, lors de la période d’occupation japonaise pendant la Seconde guerre mondiale) et il voulait savoir si les éditeurs locaux et les Malaisiens en général ressentaient du mépris vis-à-vis de ces auteurs diasporiques. Un autre lecteur voulait comprendre les raisons de la préférence pour la littérature dite de genre et se demandait même si les romans malaisiens anglophones pouvaient  être considérés comme de la « littérature ».

A.B. Hashim - Angus HimselfJe ne peux répondre à la place de Fixi Novo, bien sûr – et je ne le ferai pas –, mais je vais essayer d’aborder certains points soulevés par ces questions tout en examinant et en rendant hommage aux efforts faits localement pour bâtir un lectorat pour les romans malaisiens anglophones. L’idée selon laquelle les maisons d’édition malaisiennes et les Malaisiens en général ressentiraient du mépris vis-à-vis des auteurs diasporiques est facilement balayée. Tout d’abord, la plupart des Malaisiens avec qui j’ai pu échanger ne font aucune distinction entre écrivains locaux et écrivains diasporiques. Moi-même, je les classe en deux catégories differentes, mais seulement parce que mon intention est de fournir des données statistiques dans le but de les analyser. Deuxièmement, comme je l’ai déjà démontré plus haut, les éditeurs locaux (dont Fixi Novo) ont, ces dernières années, eux aussi publié un certain nombre de romans écrits par des auteurs expatriés ou issus de la diaspora. Et ils ont soutenu ces romans tout autant que ceux de leurs auteurs locaux, notamment lors d’événements internationaux majeurs comme la Foire du Livre de Francfort.

impacTroisièmement, aucune discrimination n’est faite par les institutions gouvernementales dans le cadre d’activités servant au développement de lectorats. Toutes ces dernières années, les universités de Malaisie ont encouragé la reconnaissance aussi bien des auteurs locaux que ceux issus de la diaspora, notamment au travers de leurs publications universitaires et lors de conférences littéraires internationales. Et la Bibliothèque Nationale de Malaisie (BNM) a toujours nominé à la fois des romans locaux et diasporiques pour le Dublin/IMPAC Literary Award et ce depuis 2005, première année de participation de la BNM.

Les raisons expliquant la préférence pour la littérature dite de genre sont plus difficiles à appréhender. Celle donnée par Fixi Novo est la suivante : « Le crime, l’horreur, la science-fiction et tout le reste, ça nous excite ». Mais puisque certains éditeurs, qui ne font pas état publiquement d’un tel intérêt, publient eux aussi de la littérature de genre, il doit y avoir d’autres raisons. Une possibilité est que cela fasse sens économiquement, puisque plusieurs études de l’industrie locale du livre ont établi que les Malaisiens anglophones manifestaient une préférence pour la « pulp fiction » importée. Néanmoins, il n’est pas dit que les lecteurs de « pulp fiction » importée se reporteront automatiquement sur de la « pulp fiction » locale. Les romans ne sont pas des sacs de sel : ils n’ont pas tous le même goût.

L’autre possibilité se trouve dans le Plan d’Education de Malaisie de 2013-2025. L’un des objectifs de ce Plan est de réduire l’écart entre zones urbaines et rurales en termes de maîtrise de la langue anglaise, et l’une des méthodes recommandées est le développement d’une culture de lecture-plaisir chez les jeunes. Cela pourrait expliquer pourquoi, à partir de 2013, des éditeurs comme Lejen Press, Jemariseni, Poket Press et Terfaktab Media ont fait leur apparition sur le marché des romans malaisiens anglophones en proposant des romans de fantasy et d’autres romans d’accès facile s’adressant principalement aux jeunes adultes.

Chuah Guat Eng - Echoes of SilenceCependant, si les mesures politiques et les objectifs commerciaux sont une chose, la réalité du marché en est une autre. Et la réalité est justement que l’invasion de livres importés – fournis par divers importateurs, distributeurs et autres revendeurs afin de satisfaire la demande du segment le plus lucratif, celui de la classe moyenne urbaine et anglophile – ne laisse que peu de place pour les romans malaisiens anglophones dans les rayons des librairies. Face à cela, les auteurs et éditeurs de romans malaisiens anglophones ont dû recourir à des voies alternatives pour élargir leurs débouchés. Contrairement aux plus anciennes générations d’écrivains malaisiens anglophones, qui avaient tendance à s’asseoir dans leur tour d’ivoire, dans la plus splendide isolation, la nouvelle génération d’auteurs, d’éditeurs et d’auteurs auto-édités est plus encline à nouer des liens avec ses lecteurs au travers d’activités participatives ou communautaires. Ils travaillent souvent ensemble et avec d’autres communautés artistiques afin d’organiser des événements culturels et ainsi promouvoir leurs livres.

Flyer KLABParmi ces événements, les mieux établis sont Art for Grabs/KLAB (Kuala Lumpur Alternative Bookfest) et le Festival Littéraire de Georgetown à Penang. Aujourd’hui, les festivals d’art ou de littérature sont devenus tellement tendance qu’il ne se passe pas un mois sans un événement dans une ville ou une autre, pas seulement en Malaisie péninsulaire, mais aussi au Sabah et au Sarawak. De plus en plus, ces événements sont soutenus par des journaux de langue anglaise, des magazines, des stations de radio et des départements universitaires de littérature – peut-être parce que beaucoup des personnes travaillant dans ces établissements sont eux-mêmes engagés dans des formes diverses d’écriture créative.

Un signe particulièrement encourageant, et dont il faut se réjouir, est la formation récente de nombreux groupes de discussion dédiés ou mettant en avant les romans malaisiens anglophones dans les grandes villes de Malaisie et sur Internet. Pour conclure, est-ce qu’un roman dit de genre peut être considéré comme de la littérature ? Tout dépend du roman en question. Après tout, ce qui fait d’un roman de la vraie littérature, ce n’est pas son genre, mais bien ce que l’auteur parvient à faire avec ce genre. Et la seule façon de répondre à cette question est – hélas, parfois – de lire le roman jusqu’au bout.

Source : The Star 2.

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