Le problème de la littérature dans la Nouvelle Malaisie

L’écrivain malaisien Faisal Tehrani est l’auteur de cette tribune libre sur l’état actuellement divisé de la littérature malaisienne, une tribune parue simultanément en malais et en anglais le 11 juillet dernier sur le site culturel Arts Equator. Nous remercions Faisal Tehrani et Kathy Rowland pour leur accord donné à cette traduction française.

Faisal Tehrani

Il me faut être honnête : nous avons un problème avec notre littérature, et sincèrement, je n’ai aucune solution à proposer. Cependant, avant même de tenter de nous attaquer à ce problème, il est essentiel que nous l’identifions clairement. L’espoir étant que, en restant honnêtes et sincères avec nous-mêmes, nous puissions ensemble réparer ce qui peut l’être de notre scène littéraire.

Il y a en fait plusieurs dysfonctionnements, mais je veux pour l’instant me focaliser sur deux d’entre eux. J’espère que, bientôt, dans les cinq à dix ans à venir après le changement monumental décidé par le peuple malaisien ce 9 mai 2018, nous parviendrons à surmonter ces problèmes. Sinon, nous serons peut-être forcés d’attendre encore 60 ans pour corriger la situation.

La littérature nationale

Le premier de ces problèmes ? Le dilemme que présente la notion de littérature dite « nationale ». Étant donné que le malais est la langue nationale de la Malaisie, la littérature écrite en malais occupe une position spéciale en tant que « littérature nationale », au contraire des littératures écrites dans d’autres langues. Pourtant, au fond de nous-mêmes, nous savons tous que de la bonne littérature reste de la bonne littérature quelle que soit la langue dans laquelle elle s’écrit. Pourquoi devrait-il y avoir un tel critère de langue ? Qui plus est, il est régulièrement affirmé qu’une œuvre littéraire atteint son degré le plus pur lorsqu’elle s’exprime dans la langue maternelle de l’auteur.

C’est d’ailleurs ici que les frictions se font sentir, car notre langue nationale n’est pas, pour beaucoup d’entre nous, notre langue maternelle. Pour ceux nés et élevés dans des familles d’ethnies chinoise ou indienne, il est possible que leur langue principale soit le mandarin, ou le cantonais, ou le tamoul, ou l’ourdou. Et cela sans parler de nos amis nés et élevés dans des familles iban, dayak, melanau ou kadazan. Tous ont leur propre langue maternelle. Nous avons aussi de nombreux auteurs qui ont été élevés et écrivent en anglais, c’est cette langue qui s’échappe le plus aisément de leurs lèvres, du bout de leur doigts. Nous ne devrions pas les condamner pour cela.

Oui, le malais est notre langue nationale. Nous le lisons à l’école et nous l’utilisons au quotidien. Malgré tout, la littérature est affaire de toucher, de pensée, de connaissance et de culture. Et si tous ces éléments dérivent de langues autres que le malais, peut-on dire alors que les œuvres écrites dans ces langues ne sont pas nationales ?

Oui, nous voilà revenus à notre point de départ. Il s’agit là d’un débat qui soi-disant s’est tenu et s’est résolu avec la Politique culturelle nationale, ou Congrès national, il y a de cela plusieurs décennies [ndlr : en 1971 exactement]. C’est faux. Le débat n’est pas résolu. Peu parmi nous étaient présents et représentés à l’époque où ce congrès s’est tenu, où cette politique s’est mise en place.

Dès lors, ceux qui écrivaient en chinois mandarin ont migré vers Taïwan et se sont bâtis là-bas une réputation dans le monde de la littérature. Parmi ces Malaisiens qui se sont ainsi fait connaître à l’étranger, on trouve Li Yongping, Ng Kim Chew, Zhang Guixing, Ho Sok Fong et Li Zishu. Leurs écrits sont estimés pour leur qualité. Peu de lecteurs malais les auront lus, et nous sommes donc incapables de les estimer par nous-mêmes. Quand bien même cette littérature mahua – écrite en chinois par des Malaisiens – se voit refusée le statut de littérature malaisienne, ses auteurs sont toujours détenteurs d’un passeport malaisien.

Je n’ai pas connaissance d’Indiens de Malaisie qui se seraient fait connaître par leurs écrits jusqu’à Mumbai, mais des écrivains malaisiens anglophones ont déjà attiré l’attention des jurés du Man Booker Prize et du Commonwealth Prize. Des noms comme Tash Aw, Tan Twan Eng et Preeta Samarasan sont connus en Occident.

Leur accordons-nous notre reconnaissance ?

Si, un jour, un auteur malaisien qui écrit en chinois ou en anglais venait à se voir décerner le prix Nobel de littérature, serait-il alors considéré comme un écrivain malaisien ?

La littérature islamique

En lien avec le casse-tête de la littérature nationale se pose la question de la littérature islamique. Étant donné que la littérature nationale de Malaisie est celle écrite en malais, la plupart de ses auteurs sont d’ethnie malaise. Or, la constitution malaisienne stipule, malheureusement, que tout Malais doit être musulman.

Quand les Malais se font de plus en plus fervents, l’islam vient s’entrelacer dans l’identité culturelle, ce qui a pour conséquence que ces auteurs sont vus comme des écrivains malais et musulmans. De ce processus a émergé un sous-genre que nous appelons la littérature islamique. Cette même littérature est aujourd’hui devenue synonyme de littérature nationale.

Je me souviens, il y a plusieurs années de cela, avoir dirigé un cours pour la classe du maître de conférences Dr Mawar Shafie, à l’Université nationale de Malaisie. J’ai demandé à ceux présents de lever la main s’ils lisaient de la littérature. Puis je leur ai demandé à chacun ce qu’ils lisaient. Un étudiant d’ethnie indienne m’a dit qu’il ne lisait pas de littérature malaise.

Pourquoi ?

« Parce que je me sens mal à l’aise de lire une œuvre pleine de da’wah, de versets du Coran, de hadiths du Prophète et de termes arabes qui ont été malayisés et nationalisés. Imaginez un peu comment les Malais qui, disons, vivent en Inde réagiraient à se voir imposer de lire des textes littéraires remplis d’éléments hindous. Je dis qu’il faut retirer l’islam de la littérature nationale. »

J’en ai été stupéfait. Depuis, je supprime toutes les allusions islamiques de mes écrits littéraires. À la place, je ne mets en avant que des enseignements islamiques fondamentaux qui sont selon moi universels par nature. J’ai écrit Bagaimana Anyss Naik Ke Langit (Comment Anyss est montée au ciel) sur le thème de la déforestation et de son impact sur la vie des Penan du Sarawak, ainsi que sur les viols systématiques perpétrés chez cette communauté. Mon autre roman, Profesor, parle des droits de l’homme et du quotidien des membres de la communauté LGBT. Je regrette aujourd’hui d’avoir écrit Tuhan Manusia, mais il m’est impossible de changer le passé. Je ne peux que me concentrer sur les opportunités encore à venir.

Selon moi, le problème avec la littérature islamique est encore amplifié par le fait que l’intention et le concept mêmes de cette littérature sont qu’elle doit encourager le bien (makruf) et empêcher le mal. Or, quand la Malaisie était en proie à une corruption infâme et à des scandales financiers sous l’ère de l’ex-Premier ministre Najib Razak, où étaient donc nos écrivains islamiques pour pourfendre le mal ? Ils étaient en fait, pour la plupart, silencieux.

La littérature islamique est encore coincée dans un royaume de chastes relations amoureuses, embelli de sentences religieuses et d’allusions sexuelles gentiment provocantes.

Elle ne s’aventure pas sur le terrain de la remise en cause du féodalisme négatif, ni même sur celui de l’examen du discours islamique ou de la question du sectarisme. Elle ne s’avance pas non plus sur le thème des droits de l’homme. La littérature islamique se noie dans un océan de religiosité, saisie qu’elle est dans l’anticipation de rencontrer Dieu, et elle ne s’essaie jamais à s’occuper d’affaires plus terre-à-terre.

L’Institut de la langue et de la littérature et le monde de la traduction

Il est facile d’imputer les deux problèmes soulevés plus haut à l’Institut de la langue et de la littérature (Dewan Bahasa dan Pustaka, DBP), car le DBP est la principale agence responsable au niveau national de la langue, de la littérature et de tous ces échecs pour lesquels nous cherchons en vain une issue [ndlr : voir Les Mots et le Monde, 2e partie].

La confusion est rendue plus intense encore par la grande sécheresse traversée actuellement par le monde de la traduction. Non seulement les grandes œuvres littéraires étrangères ne sont pas traduites en malais avec empressement et précision, mais peu de cas est fait aussi pour que nos propres œuvres soient traduites et promues à l’étranger. Nous nous réjouissons et nous auto-congratulons quand l’ITBM (l’Institut malaisien du livre et de la traduction) traduit nos œuvres et en vend une petite centaine lors des foires internationales du livre, auxquelles nous participons chaque année plus en touristes qu’autre chose.

Plus grave encore est le fait que nous ne traduisons pas les œuvres de littérature mahua, ou tamoule, ou anglophone, comme celles de Bernice Chauly ou de Dina Zaman par exemple, en malais, notre langue nationale. Hé, elles sont pourtant malaisiennes elles aussi !

En conséquence, nous ne savons rien de ces œuvres. Il nous devient difficile de savoir. Nous ne voulons même pas savoir. Nous nous immergeons en nous-mêmes. Nous ne voyons plus que nous-mêmes.

Voilà notre problème. J’ai tenu à être honnête dès le début : je ne sais pas comment le résoudre. Je ne le sais vraiment pas. Ce n’est pas un problème auquel je peux réfléchir et apporter une solution tout seul.

Ce que je crains, c’est qu’il ne soit pas résolu pour encore 60 ans. La littérature doit être une passerelle vers l’unité. Mais la littérature malaisienne d’aujourd’hui, comme je l’ai écrit, n’est qu’une littérature individuelle.

Alors peut-être que ça fonctionne. Peut-être même n’est-ce pas un vrai problème. Car comment pourrait-ce être un problème si nous nous satisfaisons de vivre ainsi, séparément, concentrés sur nos propres petites personnes.

Mais est-ce bien là la « Nouvelle Malaisie » que nous voulons ?

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